À quelques mètres du sol, les chauves-souris se placèrent en vol stationnaire. Et soudain elles foncèrent se poser sur la tête des passants. Leur corps lustré brilla un instant dans la chevelure d'un homme installé à une terrasse de café, sur l'épaule d'un autre devant un distributeur de boissons, d'une femme disputant son enfant, d'un mendiant assis au bord d'une fontaine… Les images s'accélérèrent, montrant des centaines de personnes, sereines, rieuses ou affairées. Puis leur visage se crispa dans une grimace d'effroi et de douleur quand, nichées au creux de leur cou, les chauves-souris plantèrent les dents dans leur peau. D'innombrables cris jaillirent alors des quatre coins de la ville pendant que la nuée se reconstituait et disparaissait dans la nuit orangée.
La ville apparut sur l'écran, belle, millénaire, hérissée de toits et de dômes d'églises. Dans la salle de projection, les chefs d'état-major de l'armée américaine se calèrent sur leur chaise et fixèrent avec gravité les images prises depuis un essaim de minuscules chauves-souris. Ces dernières parcouraient le ciel de part et d'autre, alors que la lumière du soleil couchant laissait place à la nuit. La scène aurait presque pu sembler romantique si les ailes des créatures n'avaient pas émis ce chuintement mouillé un peu écœurant. L'écran se fractionna en plusieurs plans rapprochés au fur et à mesure que la nuée se dispersait en un plongeon. La cité apparaissait à une vitesse vertigineuse, avec ses rues encombrées et ses places animées.