Marie Leczinska, l'épouse de Louis XV, criait, assiégée par les souris. Et ses petits cris, dans les débuts de leur mariage, charmaient Louis XV. Jusqu'à ce qu'il se lasse de la pauvre Marie et de ses frayeurs et l'abandonne, avec un haussement d'épaules : « Puisque je vous dis, Madame, qu'il n'y a rien à faire. » Marie-Antoinette avait une horreur particulière des puces et des punaises. Elle avait entrepris, à l'aide de produits qu'elle faisait venir de Vienne, une lutte méthodique. On mettait son horreur des puces au nombre de ses extravagances d'étrangère, comme cette habitude qu'elle avait de se laver avant de se maquiller.
Nous souffrions, ce qui m'était spécialement odieux, un pullulement de rats inconcevable, car il traînait de la nourriture un peu partout dans les appartements, tombée sous les meubles, oubliée dans les draps, ou tout naturellement à pourrir dans les armoires, les paliers et dessous d'escalier. Les rats adoraient Versailles. Ils y faisaient la nuit un sabbat infernal et s'établissaient en maîtres dans certains logements, dont le plancher et les meubles étaient ravagés… On aurait pu aussi se plaindre d'étouffer ; dehors à cause des effluves venus des restes de marécage, dedans à cause des foules pressées dans des espaces trop petits. Et s'il était bien un lieu d'asphyxie, c'était le château de Versailles. Pourtant aucun de ces maux n'avait d'importance pour nous-mêmes, ni pour le reste du monde, envieux de notre place. Nous étions à Versailles.
Lorsque ma mère, sans une ombre d'acrimonie et mue par le seul souci de conserver en vie quelques-uns de ses enfants, se permettait de montrer à mon père le dénuement de notre famille, celui-ci, qui était très pieux et nous chérissait, avait un sourire. Détournant les yeux de notre misère, il les élevait vers une lucarne et disait : « La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas, vous, beaucoup plus qu'eux ? Et du vêtement pourquoi être en souci ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent. » Ma mère regardait, comme lui, vers la fenêtre sans carreaux.
Il faut les imaginer avec leurs belles robes et leurs cheveux bouclés, leurs boîtes à musique et leurs poupées, leurs jeux de cartes, leurs osselets, régulièrement extirpées de fossés boueux par des ouvriers qui ne cessent de pester contre la corvée. Ils ne mâchent pas leurs mots sur cette saloperie de boulot. Ils attrapent des pneumonies, glissent avec leurs animaux, passent sous les roues du carrosse, et elles, les petites princesses, s'amusent d'être précipitées dans une marche aussi chaotique et dévisagent avec ébahissement le faciès crasseux de tous ces malheureux plantés là pour leur sauvegarde.
Comme dans tout échange commercial le problème du transport est fondamental. Dans le cas des princesses, de la catégorie des marchandises fragiles, la situation est préoccupante. La grande route de Paris vers l'Espagne, la route de la poste, n'a pas suffisamment de gîtes convenables et est impraticable pour des voitures ordinaires. Elle n'est pavée qu'en partie. Le temps manque pour la refaire. On mettra des pierres dans les trous les plus profonds et, au long de la route, les intendants prendront soin de placer des ouvriers munis de chevaux pour secourir les équipages. Des chevaux, des bœufs, des mulets de renfort pour les sortir des mauvais pas.