Par la librairie, j'entends la vraie, le sérail dont je pousse la porte en négligeant la devanture. J'ai appris depuis longtemps que tout se passe à l'intérieur, dans ce labyrinthe dont on devine l'arrière-boutique, le fouillis des arrivages mêlés aux retours, ces tristes recalés du fond de la classe, trop timides pour avoir su se faire entendre. Il faut se perdre dans les allées, déjouer les pièges de leur encombrement, tripoter, renifler, arbitrer le conflit silencieux que se livrent les livres couchés sur les tables, écouter le murmure des armées alignées dans le « fond ». Traîner, déambuler, est plus que permis : nécessaire. Allez donc tâter la côte de bœuf et le gigot, chez le boucher, avant de vous décider ! Le libraire ne voit là rien d'anormal. Il sait, lui, qu'à mesure que l'espace de chaque livre se déplie entre vos doigts, le temps des horloges s'abolit.