Ils s'assirent à « La Terrasse » où la plupart des pêcheurs se moquèrent du vieux, mais cela ne l'irrita nullement. Les autres vieux le regardaient et se sentaient tristes. Toutefois ils ne firent semblant de rien et engagèrent une conversation courtoise sur les courants, les fonds où ils avaient traîné leurs lignes, le beau temps persistant et ce qu'ils avaient vu. Les pêcheurs dont la journée avait été bonne étaient déjà rentrés ; leurs poissons ouverts étaient étalés sur deux planches, que quatre hommes, un à chaque bout, portaient en vacillant jusqu'à la pêcherie ; le camion frigorifique viendrait chercher cette marchandise pour l'amener au marché de La Havane. Ceux qui avaient attrapé des requins les avaient livrés à « l'usine à requins » où l'on pend les squales à un croc, pour leur enlever le foie, leur couper les ailerons et les écorcher.
Il était assis près du torrent, regardant l'eau claire couler entre les rochers ; sur l'autre rive, il remarqua un banc de cresson. Il alla en cueillir deux poignées, lava dans le torrent les racines boueuses, puis se rassit à côté de son ballot et mangea les feuilles vertes propres et fraîches et les tiges au goût poivré. Il s'agenouilla au bord de l'eau, se pencha entre deux roches en y appuyant les mains, but à même le ruisseau. L'eau était froide à faire mal. Se redressant sur les mains, il tourna la tête et vit le vieux qui redescendait la roche. Un autre homme l'accompagnait, vêtu lui aussi de la blouse noire de paysan et du pantalon gris qui, dans cette province, étaient presque un uniforme, chaussé d'espadrilles et portant une carabine sur le dos. Tous deux dégringolaient la roche comme des chèvres.