L'ogresse s'appelle la mère Ponisse : sa triple profession consiste à loger, à tenir un cabaret, et à louer des vêtements aux misérables créatures qui pullulent dans ces rues immondes. L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente, haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune ; elle porte sur son bonnet un vieux foulard rouge et jaune ; un châle de poil de lapin se croise sur sa poitrine et se noue derrière son dos ; sa robe de laine verte laisse voir des sabots noirs souvent incendiés par sa chaufferette ; enfin, le teint de l'ogresse est cuivré, enflammé par l'abus des liqueurs fortes.
La Goualeuse avait seize ans et demi. Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale parfait ; une frange de cils, tellement longs qu'ils frisaient un peu, voilait à demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la première jeunesse veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine, son nez fin et droit, son menton à fossette, étaient d'une adorable suavité de lignes. De chaque côté de ses tempes satinées, une natte de cheveux d'un blond cendré magnifique descendait en s'arrondissant jusqu'au milieu de la joue, remontait derrière l'oreille dont on apercevait le lobe d'ivoire rosé, puis disparaissait sous les plis serrés d'un grand mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, et noué, comme on dit vulgairement, en marmotte. Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beauté et d'une blancheur éblouissantes.
Il est une grande calamité qui pèse sur les Parisiens au Moyen Âge : c'est l'insécurité. À l'arrivée de la nuit, dès l'heure du couvre-feu, alors que pour éviter les risques d'incendies l'on éteint les torches, les lampes à huile, les bougies et autres chandelles, il est recommandé à chacun de regagner son logis, et de s'y cloîtrer solidement à double tour. Les ruelles, plongées alors dans l'obscurité, se transforment en coupe-jarrets, où des bandes isolées d'assassins règnent en maîtres. On cite souvent la plus célèbre d'entre elles, la Cour des Miracles. Cette voie flanque l'actuelle rue du Nil, ce qui lui donne l'aspect d'une forteresse inextricable. De véritables meutes hiérarchisées de canailles et de crapules sans vergogne n'hésitent pas à s'adonner aux pires exactions, meurtres, détroussages et commerces prohibés. La police est désarmée face à de tels comportements, et n'ose même pas s'infiltrer dans ces quartiers malfamés. Des gardes de nuit d'exception (formées par des habitants désignés à tour de rôle pour lutter contre ce fléau) subissent le même échec. Seul le guet royal, disposant de plus de moyens, ose s'aventurer et patrouiller sans relâche, mais ses archers en armes ne parviennent qu'en de rares occasions à attraper certains de ces criminels et coupe-jarrets.