Je remonte dans ma chambre, où je vais travailler toute la nuit. Sous ma fenêtre, une fille chante d'une voix traînante des tangos, des rumbas et de vieux fox-trots américains, pour les nombreux clients d'une boîte de nuit en plein air. L'aube survient avant que je ne songe à me coucher. À six heures du matin, je descends prendre mon petit déjeuner dans la salle à manger, qui est déjà pleine de monde. On me donne du café, des œufs brouillés, de la confiture et des papayes qui ont un goût de savon sucré. Rangées sous les grands arbres de l'avenue, plusieurs voitures attendent notre caravane. Il est temps de partir. Comme je voudrais revenir ici, descendre vers Rio, et faire connaissance avec le Brésil !
Il existe maintenant une chaîne ininterrompue de territoires alliés ou proalliés (les uns belligérants, les autres non-belligérants) tout autour de la terre. Je vais glisser, aussi loin que possible, le long de cette chaîne. Et peut-être qu'en revenant de ce voyage, je pourrai dire avec une confiance renouvelée, à mes compatriotes qui luttent et souffrent en France sous le joug allemand : « J'ai vu des peuples entiers, des centaines de millions d'hommes, combattre Hitler et ses complices, sur tous les fronts. Tenez bon. Vous serez délivrés. Nous verrons reparaître une France ressuscitée, dans un monde libre. » Je ne me suis pas couchée, la nuit dernière. J'ai passé mon temps agenouillée ou accroupie sur le plancher de ma chambre d'hôtel.