Cette histoire commence, comme tant d'autres, sur un quai. L'été mille-neuf-cent-vingt-six touche à sa fin. Ce matin-là, un fringant quinquagénaire, col dur, fine cravate, chapeau melon, canne à pommeau, attend à la gare de l'Est l'express de nuit en provenance de Prague. Sa moustache soigneusement taillée se mêle de fils d'argent. Dans sa main, un bouquet de dahlias aux capitules chamarrés égaie la grisaille ferroviaire d'un lumignon de couleurs. À sa trace d'accent, à sa diction appliquée, le porteur, auprès de qui il s'enquiert du retard du train, a flairé l'un de ces étrangers pullulant à Paris dans l'entre-deux-guerres. Métèque, apatride, rastaquouère, juif : les ligues d'anciens combattants et leurs feuilles vitupèrent les escrocs et les parasites venus manger le pain des Français et sucer leur sang. Mais celui-ci semble bien élevé, et laisse transparaître son émotion…