Tous les volets mi-clos, dans la maison, il faisait assez frais. À peine si parfois on entendait le frémissement d'une mouche enivrée par un rai de lumière qui filtrait d'une fente. Dehors l'air flambait en colonnes de feu et, du côté de l'aire, entre les meules, montait une odeur de blé et de fournaise. La chaux dont on avait badigeonné le sol battu rayonnait contre le mur bas de la bergerie abandonnée où fermentait la paille chaude (les moutons sont depuis deux mois dans les Alpes). De là ne venait aucun bruit, pas plus que de la basse-cour où sommeillaient les bêtes. Le cœur de la maison cependant demeurait frais. Du cellier qui sentait le bois et la futaille émanaient des coulées d'air. Il restait dans cette retraite des réserves d'ombre et de fraîcheur qui s'alimentaient à la nuit et qui, pendant les heures chaudes, m'étaient d'un grand secours.
Quand j'étais tout enfant, nous habitions à la campagne. La maison qui nous abritait n'était qu'une petite métairie isolée au milieu des champs. Là nous vivions en paix. Mes parents gardaient avec eux une grand-tante paternelle, Tante Martine. C'était une femme à l'antique avec la coiffe de piqué, la robe à plis et les ciseaux d'argent pendus à la ceinture. Elle régentait tout le monde : les gens, le chien, les canards et les poules. Quant à moi, j'étais gourmandé du matin au soir. Je suis doux cependant et bien facile à conduire. N'importe ! Elle grondait. C'est que, m'adorant en secret, elle croyait cacher ainsi ce sentiment d'adoration qui jaillissait, à la moindre occasion, de toute sa personne.