Cela avait débuté voici longtemps, au soir d'une journée où s'était achevée la tonte des brebis. C'était là une tâche rude et longue, que partageaient les amis et les voisins. Pour soutenir l'effort et combattre la chaleur, Noé s'était montré libéral dans la distribution de la bière d'orge. La journée fut joyeuse, et plus joyeux encore le repas qui la clôtura, au cours duquel les convives consommèrent force liqueurs. Sachant que l'excès d'alcool lui procurerait des cauchemars, le patriarche but cependant plus qu'à son habitude. Le bien-être amené par l'alcool lui était très doux ; il aimait à se sentir flotter doucement dans une aire un peu floue où tout devenait musique, le bruit des plats sur la table, la rumeur parfois brutale des conversations, les reproches sévères de son épouse. Ces instants étaient exquis ; il oubliait alors la dure réalité de l'existence.