C'était le crépuscule d'un soir d'hiver. Le vent, fraîchi depuis midi, avait interrompu la circulation sur le fleuve et soufflait maintenant en tempête, par bouffées rageuses, qui éclataient comme des salves de gros canons tirées sur l'océan. La pluie tombait en nappes obliques, tour à tour épaisses et amincies, et Jim avait, entre les rafales, des visions menaçantes du flot tumultueux, des petites barques ballottées pêle-mêle près du rivage, des bâtisses immobiles dans la brume dense, des larges bacs tanguant lourdement sur leurs ancres, des vastes pontons qui se soulevaient et s'abaissaient dans un nuage d'écume. Il y avait dans la tempête une sorte de furieuse volonté, une application forcenée dans les hurlements du vent et le tumulte brutal du ciel et de la mer, qui semblaient dirigés contre lui, et le laissaient anhélant de terreur. Il restait immobile ; il se sentait emporté dans un tourbillon.
Les coolies flânaient, parlaient, fumaient ou regardaient d'un air morne par-dessus la lisse. Quelques-uns, tirant de l'eau le long des flancs du navire, se douchaient mutuellement ; quelques autres dormaient sur les panneaux ; d'autres encore, par petits groupes de six, étaient assis sur leurs talons, autour des plateaux de fer chargés de minuscules tasses de thé et d'assiettes de riz. Chacun de ces Célestes, sans exception, emportait avec lui tout ce qu'il possédait dans le monde : une petite malle aux coins de cuivre avec un anneau-cadenas, renfermant quelques vêtements de cérémonie, des bâtons d'encens, un peu d'opium peut-être, on ne sait quelles vieilleries sans valeur et sans nom, plus un petit trésor de dollars d'argent gagnés péniblement sur des chalands à charbon, dans des maisons de jeux ou dans le petit négoce, arrachés avec peine à la terre, acquis à la sueur de leurs fronts dans des mines, sur des lignes de chemins de fer, dans la jungle mortelle, ou sous le faix de lourds fardeaux patiemment amassés, gardés avec soin, chéris avec férocité.