J'ai le respect du pain. Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne m'a pas parlé durement comme il le fait toujours. « Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain ; c'est dur à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous, mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis là, mon enfant ! » Je ne l'ai jamais oublié. Cette observation, qui pour la première fois peut-être, dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans colère mais avec dignité, me pénétra jusqu'au fond de l'âme ; et j'ai eu le respect du pain depuis lors.
Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac. Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon œil d’enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et les belles lignes luisantes comme du satin jaune. Avoir une ligne, la jeter dans la fraîcheur des rivières, ramener un poisson ! Un poisson pris par moi ! Il portait toute mon imagination sur ses nageoires !