Il y avait un romancier, son nom était Martin, qui ne pouvait pas s'empêcher de faire mourir les principaux personnages de ses livres, et même les personnages de moindre importance. Tous ces pauvres gens, pleins de vigueur et d'espoir au premier chapitre, mouraient comme d'épidémie dans les vingt ou trente dernières pages, et bien souvent dans la force de l'âge. Ces hécatombes avaient fini par faire du tort à l'auteur. On disait ordinairement qu'il avait un génie magnifique, mais que tant de morts prématurées rendaient par trop déprimante la lecture de ses romans les plus beaux. Et on le lisait de moins en moins. La critique elle-même, qui avait encouragé ses débuts, commençait à se lasser d'une aussi sombre disposition, insinuant que cet auteur était « à côté de la vie » et l'écrivant même.
Léopold s’assura que la classe de troisième était au complet. Ils étaient douze élèves, quatre filles et huit garçons qui tournaient le dos au comptoir. Tandis que le professeur gagnait sa place au fond de la salle, le patron alla retirer le bec-de-cane à la porte d’entrée afin de s’assurer contre toute intrusion. Revenu à son zinc, il but encore un coup de vin blanc et s’assit sur un tabouret. En face de lui le professeur Didier s’était installé à sa table sous une réclame d’apéritif accrochée au mur. Il ouvrit un cahier, jeta un coup d’œil sur la classe de troisième et dit : « Vous, récitez ». Il notait avec indulgence. Estimant que la plupart de ces enfants vivaient et travaillaient dans des conditions pénibles, il voulait les encourager et souhaitait que l’école, autant que possible, leur offrît les sourires que leur refusait trop souvent une existence troublée.
Le collège de Blémont étant détruit, la municipalité avait réquisitionné certains cafés pour les mettre à la disposition des élèves, le matin de huit à onze heures et l’après-midi de deux à quatre. Pour les cafetiers, ce n’étaient que des heures creuses et leurs affaires n’en souffraient pas. Néanmoins, Léopold avait vu d’un très mauvais œil qu’on disposât ainsi de son établissement et la place Saint-Euloge avait alors retenti du tonnerre de ses imprécations. Le jour où pour la première fois les élèves étaient venus s’asseoir au café du Progrès, il n’avait pas bougé de son zinc, le regard soupçonneux, et affectant de croire qu’on en voulait à ses bouteilles. Mais sa curiosité, trompant sa rancune, s’était rapidement éveillée et Léopold était devenu le plus attentif des élèves.