De la terre ou du ciel, comme la foudre, tout a chaviré ; rien ne sera plus jamais comme avant, ni le froid de la neige, ni le vert de la prairie, ni le chant d'un enfant, ni la marche du soleil qui fait courir les années. Je ne sais pas son nom, pour moi, c'est l'Enchantée, et si ce n'est pas aujourd'hui, demain, c'est sûr, j'irai lui parler ; je ne sais pas son nom ; pour moi, c'est l'Enchantée. Demain, je lui dirai : « Je n'ai vécu jusqu'ici que pour vous rencontrer ».
Je ne sais d'où elle est sortie, elle ne m'a même pas regardé, et j'ai perdu tout de suite et la faim et la soif. Je ne sais ce qui m'arrive, et sans aucune pitié, elle va son chemin, elle chemine tout droit, je ne sais pas son nom, pour moi, c'est l'Enchantée ; pour la voir passer, moi, je me mets ici, tous les matins à la guetter ; je ne fais qu'y penser, et la nuit et le jour et le jour et la nuit. Moi, j'avais toujours su, et dire non et dire adieu ; moi, je n'avais jamais voulu prier ni homme ni Dieu ; maintenant j'ai plié le genou, dans l'église, la tête baissée, pour mendier ce que je veux : respirer à côté d'elle.
Pour la Saint-Laurent à Morlanne, il y avait de la lune sur les toits, et la fête aux platanes ; j'arrivais de la nuit. Morlanne chantait, j'étais amoureux, chimère, encore, le soir était si doux. J'y trouvais une jeune fille assise, là au coin, elle était un peu trop triste ; j'ai sorti l'accordéon. J'ai joué une musique que m'avaient chantée les vieux, j'ai vu une étoile qui est tombée de ses yeux. Je ne sais pas tout de la vie, mais je sais que le Bon Dieu a inventé la musique pour cette étoile-là. Adieu, donc, adieu Morlanne, tu as la lune sur les toits, et la fête aux platanes, je m'en reviens vers la nuit.