Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d'une femme inconnue et que j'aime et qui m'aime, et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. Car elle me comprend, et mon cœur transparent pour elle seule, hélas, cesse d'être un problème. Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. Est-elle brune, blonde ou rousse ? Je l'ignore. Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore, comme ceux des aimés que la vie exila. Son regard est pareil au regard des statues, et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues.
L'hiver a cessé : la lumière est tiède et danse, du sol au firmament clair. Il faut que le cœur le plus triste cède à l'immense joie éparse dans l'air. Même ce Paris maussade et malade semble faire accueil aux jeunes soleils et, comme pour une immense accolade, tend les mille bras de ses toits vermeils. J'ai depuis un an le printemps dans l'âme et le vert retour du doux floréal, ainsi qu'une flamme entoure une flamme, met de l'idéal sur mon idéal. Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronne l'immuable azur où rit mon amour. La saison est belle et ma part est bonne et tous mes espoirs ont enfin leur tour.
Sa tête fine dans sa main toute petite, elle écoute le chant des cascades lointaines, et dans la plainte langoureuse des fontaines, perçoit comme un écho béni du nom de Tite. Elle a fermé ses yeux divins de clématite pour bien leur peindre, au cœur des batailles hautaines, son doux héros, le mieux aimant des capitaines, et, Juive, elle se sent au pouvoir d'Aphrodite. Alors un grand souci la prend d'être amoureuse. Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse, du trône impérial toute femme étrangère. Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme, entre les bras de sa servante la plus chère, la reine, hélas, défaille et tendrement se pâme.
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, je me suis promené dans le petit jardin qu'éclairait doucement le soleil du matin, pailletant chaque fleur d'une humide étincelle. Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle de vigne folle avec les chaises de rotin… Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin et le vieux tremble sa plainte sempiternelle. Les roses comme avant palpitent ; comme avant, les grands lys orgueilleux se balancent au vent, chaque alouette qui va et vient m'est connue. Même j'ai retrouvé debout la Velléda, dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue, grêle, parmi l'odeur fade du réséda.