J’ai pris ce nom que vous entendez, Rutebeuf, parce que rude est ma vie, lourde ma peine. Je me sens tel un bœuf. Je rumine et, quelquefois, je souffre trop, je me plains. J’habite Paris, cette ville si belle et qu’il faut bien connaître pour ne pas s’y perdre. Je ne vous dirai pas tous les malheurs qui m’ont jeté dans la misère, ni le froid ni la peur quand vient l’hiver. Ma peau est tannée autant que du cuir ; mes dents sont tombées et ce n’est pas le pire : le mal ne sait venir seul. Ma femme m’a laissé. J’ai dû déménager. Je suis nu ou à peu près, malade, abandonné. Tous ceux qui m’étaient chers, que j’avais tenus près de ma chair et tant aimés, je crois que le vent me les a ôtés.