Je m'appelle Justine Neige. J'ai vingt et un ans. Je travaille dans la maison de retraite Les Hortensias depuis trois ans. Je suis aide-soignante. En principe, les maisons de retraite portent des noms d'arbres comme Les Tilleuls ou Les Châtaigniers. Mais la mienne a été construite sur des massifs d'hortensias. Alors personne n'a cherché dans les arbres, bien que l'établissement soit en bordure de forêt. J'aime deux choses dans la vie : la musique et le troisième âge. Je danse presque un samedi sur trois au club Paradis qui se trouve à trente kilomètres des Hortensias. Mon Paradis est une sorte de cube en béton armé planté au milieu d'un pré avec un parking improvisé sur lequel je roule parfois des pelles alcoolisées à des personnes de sexe opposé vers cinq heures du matin.
Mes voisins de palier n'ont pas froid aux yeux. Ils n'ont pas de soucis, ne tombent pas amoureux, ne se rongent pas les ongles, ne croient pas au hasard, ne font pas de promesses, de bruit, ne pleurent pas, ne cherchent pas leurs clés, leurs lunettes, la télécommande, leurs enfants, le bonheur. Ils ne lisent pas, ne paient pas d'impôts, ne font pas de régime, n'ont pas de préférence, ne changent pas d'avis, ne font pas leur lit, ne fument pas, ne tournent pas leur langue sept fois dans leur bouche avant de parler. Ils ne sont pas lèche-cul, ambitieux, rancuniers, coquets, mesquins, généreux, jaloux, négligés, propres, sublimes, drôles, accros, radins, souriants, malins, violents, amoureux, râleurs, hypocrites, doux, durs, mous, méchants, menteurs, voleurs, joueurs, courageux, feignants. Ils sont morts. La seule différence entre eux, c'est le bois de leur cercueil : chêne, pin ou acajou.