Perdre sa mère, une mère comme la mienne, le lait de la tendresse humaine, me semblait une expérience totale, la plus riche et la plus douloureuse que l'on puisse endurer. Je n'ai pas changé d'avis sur ce point. Je veux bien croire à la disparition physique des êtres chers, à leur absence non. Je mentirais en disant que ma mère n'est plus là. À l'instar d'Henri, elle avait le goût parfait en littérature, en musique, en art, un goût primitif et subtil, formé à l'Université et à l'École normale. Dans les années soixante, elle s'intéressait beaucoup au Nouveau Roman. Elle ne voulait pas se laisser ringardiser dans un passéisme bourgeois, indifférent à l'air du temps, ni céder au snobisme des bas-bleus pâmés devant l'art dernier cri quel qu'il soit.