Nous marchions sur le lac, nos corps étaient à sa merci, agités par les rigolades franches et le son d’un tambour que je tenais d’un ami chaman. Nous dansions, je frappais, avec dans la main gauche l’objet rituel (une peau de chèvre cousue sur un cadre en bois de mélèze), et dans la droite un battoir orné de fourrure de loup. Près de la rive, on distinguait le fond rocheux jusqu’à peut-être dix ou vingt mètres sous nos pieds, puis la glace perdait sa transparence miraculeuse, l’image devenait trouble, bientôt plus rien qu’un entrelacs de fêlures sur fond de ténèbres, avec de-ci de-là des colonnes de bulles blanches immobiles. On entendait parfois des explosions sourdes, des borborygmes gloutons et malicieux. Ils nous rappelaient qu’il y avait là, juste en dessous, une grande masse intraitable que nos gesticulations pourraient irriter.