Nous supposons qu'un gros cerveau, l'usage d'outils, des capacités d'apprentissage supérieures et des structures sociales complexes sont des avantages immenses. Que ceux-ci aient fait de l'espèce humaine l'animal le plus puissant sur Terre paraît aller de soi. Or, deux bons millions d'années durant, les humains ont joui de tous ces avantages en demeurant des créatures faibles et marginales. Les humains qui vivaient voici un million d'années, malgré leurs gros cerveaux et leurs outils de pierre tranchants, connaissaient la peur constante des prédateurs, du gros gibier rarement chassé, et subsistaient surtout en cueillant des plantes, en ramassant des insectes, en traquant des petits animaux et en mangeant les charognes abandonnées par d'autres carnivores plus puissants.
Il y a eu des êtres humains bien avant qu'il y ait histoire. Des animaux très proches des hommes modernes apparurent il y a environ 2,5 millions d'années. Pendant d'innombrables générations, cependant, ils ne se distinguèrent pas de la myriade d'autres organismes dont ils partageaient les habitats. Voici deux millions d'années, en excursion en Afrique orientale, vous auriez pu tomber sur un éventail de personnages familiers : des mères inquiètes câlinant leurs bébés et des bandes d'enfants insouciants jouant dans la boue ; des jeunes capricieux en révolte contre les diktats de la société et des vieux fatigués qui demandaient seulement qu'on leur fiche la paix ; des machos bombant le torse pour impressionner la beauté locale et de vieilles et sages matriarches qui avaient déjà tout vu.
Il y a encore peu de temps, la plupart des êtres humains vivaient à la lisière du seuil de pauvreté biologique, en deçà duquel on succombe à la malnutrition et à la faim. Une petite erreur ou un peu de déveine, et une famille ou un village entier pouvaient être condamnés à mort. Que de fortes pluies détruisent votre récolte de blé ou que des voleurs emportent votre troupeau de chèvres, et vous risquiez de mourir de faim. Au niveau collectif, la malchance ou la bêtise se soldaient par des famines massives. Quand une période de sécheresse frappait l’Égypte ancienne ou l’Inde médiévale, il n’était pas rare de voir mourir 5 à 10 % de la population. Les provisions se raréfiaient, les moyens de transport étaient trop lents et onéreux pour importer suffisamment de vivres, et les États étaient trop faibles pour rattraper le coup.
Les biologistes classent les organismes en espèces. On dit d’animaux qu’ils appartiennent à la même espèce s’ils ont tendance à s’accoupler l’un avec l’autre, donnant naissance à des rejetons féconds. Juments et ânes ont un ancêtre commun récent, et partagent maints traits physiques. Sexuellement, cependant, ils ne s’intéressent guère les uns aux autres. Ils s’accoupleront si on les y pousse, mais ils donneront des mules ou des mulets stériles. Les mutations de l’ADN de l’âne ne sauraient donc jamais se transmettre aux chevaux, et inversement. Les deux types d’animaux sont considérés comme des espèces différentes, suivant des voies évolutives différentes. En revanche, un bouledogue et un épagneul paraissent très différents, mais ils sont membres de la même espèce, partageant le même vivier d’ADN. Leur accouplement sera fructueux, et leurs chiots devenus adultes pourront s’accoupler avec d’autres chiens et faire à leur tour des petits.