René avait remonté la place et enfilé deux ruelles montueuses. À la porte d'une des vieilles maisons qui bordaient la dernière, il s'arrêta, prit une clef dans la poche de son gilet et la glissa dans la serrure. La lourde porte s'ouvrit et il entra. Dans un grand salon nu et sombre, filait au rouet une vieille femme mise avec la plus grande simplicité. Cette maison et sa propriétaire présentaient à Damper l'arriéré, le rococo, l'antédiluvien ; la maison Després, en comparaison, était tout ce qu'il y avait de plus moderne. Cette vieille femme était pourtant la représentante d'une des honorables familles de Damper, dont la richesse s'était évanouie à la suite de nombreux malheurs.
L'après-midi, je partais avec une petite fille de la ferme ; nous allions voir travailler dans les champs, visiter les pâtres, bâtir de petites maisons d'argile au bord des ruisseaux, chercher des fleurs et couper de l'herbe pour mon lapin blanc aux yeux roses. Pourvu que je ne franchisse pas le cercle tracé par tante Désirée, j'étais libre de parcourir mon verdoyant empire ; et je pouvais à mon gré passer de la prairie, moelleux tapis tout semé de beaux narcisses blancs au cœur d'or, dans le champ plein d'épis ondoyants, parmi les tiges desquels fleurissaient les bluets azurés.
Au reste, jusque-là, à part les nuances disparates qui commençaient à s'accuser, la famille Després avait formé un tout parfaitement homogène. La règle reconnue invariable était franchement acceptée, le chemin nettement tracé, et les jeunes gens y marchaient à la suite de l'honnête homme qui était leur père. Et, pour chacun d'eux, le moment heureux de l'année était encore celui où ils se retrouvaient sous le toit hospitalier de la maison paternelle. Aucune sorte de comparaison n'avait pu enlaidir à leurs yeux ce vieux logis perdu l'été sous l'ombre épaisse de ses chênes trapus, et montrant, l'hiver, à l'entrée de la petite ville, son toit moussu et ses cheminées toujours fumantes.