Il est monté dans le bus. Nous nous sommes assis à la fenêtre, de chaque côté du couloir. La lumière avait baissé. Kerrand se reflétait dans la vitre, son paquet sur les genoux. Il avait fermé les yeux. Le nez se détachait comme une équerre. Des lèvres étroites naissait un delta de lignes qui deviendraient des rides. Il s'était rasé. En remontant à ses yeux, j'ai réalisé que lui aussi me regardait dans le reflet de sa vitre. Du même regard qu'à son arrivée à la pension, cet air avenant mêlé d'ennui. J'ai baissé la tête. Le haut-parleur a annoncé notre station. Avant de prendre la ruelle de l'annexe, Kerrand m'a effleuré l'épaule.
Ce soir-là, encore, je l'ai épié par sa fenêtre ouverte. Il avait griffonné un buste de femme cambrée, seins nus, pieds à demi cachés par la courbe d'une fesse. Elle se roulait sur un futon. Il a tracé un parquet, les détails du futon, comme pour l'éviter elle, mais son corps sans visage réclamait la vie. Le décor au crayon achevé, il a pris la plume pour lui donner des yeux. La femme s'est assise, droite, les cheveux tirés en arrière. Le menton attendait sa bouche. La respiration de l'homme s'est accélérée au rythme de son coup de plume, jusqu'à ce que, sur la feuille, des dents très blanches explosent de rire. Alors il a fait couler toute l'encre du pot, la femme a titubé, cherché à crier encore, mais le noir s'est glissé entre ses lèvres, jusqu'à ce qu'elle disparaisse.