Ses bras tremblaient quand il engagea la Mercedes sur le pont, une pulsation lui martelait le crâne. Dans le ciel, l’organe géant formé par la colonie, d’un noir d’abysse, se contractait et se rétractait. Gabriel en eut le tournis. Après le rond-point, il passa devant une poignée d’entrepôts, roula sur deux kilomètres. Un bourdonnement d’insecte l’envahit. Il ferma les yeux, les rouvrit, donna un bref coup de volant lorsqu’une voiture déboula en face. Il se gara en catastrophe sur le bas-côté et ouvrit brutalement sa portière. Il marcha une dizaine de mètres dans l’herbe, titubant, les mains sur sa gorge, comme pour ôter une écharpe qu’il ne portait pas.
Au kilomètre 14,2 depuis le dôme, on arrive au pied d’un canyon d’une dizaine de mètres de profondeur. Il déchire la terre rouge telle une plaie, s’enfonce entre des monts couleur terre de Sienne jusqu’à disparaître derrière des flancs abrupts. J’informe la radio qu’on descend. On longe le serpent de roches, chaque mouvement est difficile, tant les combinaisons sont lourdes. Il faut prendre garde où l’on pose les pieds. Une chute serait fatale pour notre équipement à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Rapidement, on repère des cavités qui s’enfoncent dans le ventre de la Terre. Les ombres nous enveloppent lorsque nous nous aventurons à l’intérieur de l’une d’elles. J’allume mes lampes, réparties de chaque côté de mon casque, et surprends une espèce de salamandre albinos qui détale pour échapper au faisceau.
Les parents d’Ilan avaient été chercheurs en neurosciences, et avant leur disparition ils avaient travaillé dans un centre de recherches à Grenoble. Ils partaient toute la semaine pour ne revenir que le week-end, et Ilan ignorait globalement tout de leurs réelles activités. Mais quelque temps avant de disparaître en pleine mer, ils avaient annoncé à Ilan qu’ils avaient fait des découvertes censées révolutionner le monde de la recherche scientifique, notamment sur le fonctionnement de la mémoire et les mécanismes de l’oubli. Ilan se souvenait de leurs visages à la fois graves et sereins. D’une certaine forme de joie, teintée par des nuages sombres. Aujourd’hui, personne n’avait la moindre idée de l’endroit où se trouvaient ces découvertes, ni ce que les Dedisset avaient fait de leurs travaux. Mais Ilan avait la certitude que son père avait un jour craint pour leurs vies, et qu’il avait volontairement crypté dans ce dessin l’endroit où se nichaient ses recherches si importantes.