Il suffisait de se promener une minute dans notre clos pour comprendre que la civilisation puceronne était à son apogée. Pas un radis sans morsure et pas un chou sans points noirs. La presse puceronne, qui circule de feuille en feuille, proclamait la grandeur et le génie de l'altise, honneur du règne animal. Pour nous, et non sans amertume, nous désespérions de ne jamais revoir des navets dans nos ragoûts et des giroflées dans nos vases. Nous n'avions plus grande confiance dans les destinées de notre cher jardin. La vie éprouve toujours des révolutions soudaines. Une étrange maladie s'est abattue sur les altises. Je ne sais quel vilain microbe a développé glorieusement son empire par-dessus celui des pucerons sauteurs et les pucerons, en une semaine, ont disparu de notre monde.
Le puceron des crucifères porte un nom délicieux, car il s'appelle altise. Cela dit je me hâte d'ajouter que l'altise m'inspire une véritable aversion. Notre malheureux jardin, il y a quelques années, s'est trouvé mis à sac par des milliards de pucerons. Non contents de transformer en dentelle mainte et mainte plante potagère, ces agiles petits sauteurs s'étaient attaqués aux plantes d'ornement : ils dévoraient les capucines, ce qui me semble impardonnable. Ils ne dédaignaient pas la vigne, et celle-ci cumulait donc les raisons de ne pas nous donner de fruits.