Carthage exténuait les peuples. Elle en tirait des impôts exorbitants ; et les fers, la hache ou la croix punissaient les retards. Il fallait cultiver ce qui convenait à la République, fournir ce qu'elle demandait ; personne n'avait le droit de posséder une arme ; quand les villages se révoltaient, on vendait les habitants ; les gouverneurs étaient estimés comme des pressoirs d'après la quantité qu'ils faisaient rendre. Puis, au-delà des régions directement soumises à Carthage, s'étendaient les alliés ne payant qu'un médiocre tribut ; derrière les alliés vagabondaient les Nomades, qu'on pouvait lâcher sur eux. Par ce système les récoltes étaient toujours abondantes, les haras savamment conduits, les plantations superbes.
Mais, moi, je t'aurais tout donné, j'aurais tout vendu, j'aurais travaillé de mes mains, j'aurais mendié sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour t'entendre dire merci ! Et tu restes là tranquillement dans ton fauteuil, comme si déjà tu ne m'avais pas fait assez souffrir ! Sans toi, sais-tu bien, j'aurais pu vivre heureuse ! Qui t'y forçait ? Était-ce une gageure ? Tu m'aimais cependant, tu le disais… Et tout à l'heure encore… Ah ! Il eût mieux valu me chasser ! J'ai les mains chaudes de tes baisers, et voilà la place sur le tapis où tu jurais à mes genoux une éternité d'amour. Tu m'y as fait croire ; tu m'as, pendant deux ans, traînée dans le rêve le plus magnifique et le plus suave !
Jules entendit quelque chose courir dans l'herbe, il se retourna et tout à coup un chien s'élança sur lui ; la voix de cette bête était glapissante et traînarde et sanglotait dans ses hurlements. Elle était maigre, efflanquée comme une louve, elle avait l'air sauvage et malheureux, sa peau galeuse à certaines places était à peine couverte d'un poil rare et long, et elle boitait d'une jambe de derrière ; ses yeux fixaient sur Jules avec une curiosité effrayante et parcouraient toute sa personne. Jules en eut d'abord horreur, puis pitié, tant le pauvre animal semblait misérable et abandonné. C'était un de ces chiens qui ont perdu leur maître, qui errent au hasard dans la campagne.
Ils furent bien aises de savoir que le siège du goût est sur la langue, et la sensation de la faim dans l'estomac. Pour en saisir mieux les fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la faculté de ruminer et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs entrailles. Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la viande dans une fiole où était le suc gastrique d'un canard, et ils la portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat que d'infecter leurs personnes. On les vit courir le long de la grande route, revêtus d'habits mouillés et à l'ardeur du soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise par l'application de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent haletants et tous les deux avec un rhume.