Juillet mille-neuf-cent-soixante-trois, Paris. Un de ces après-midi où le soleil et la ville se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d'impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe, ça brûle… Nous sommes boulevard Soult, dans le XIIème arrondissement, large ruban de pavés d'argent cerné par des forteresses de briques, les fameux immeubles de la Régie, ces murailles rouge sang qui m'obsèdent depuis l'enfance. Sur l'artère chauffée à blanc, de rares voitures passent dans le soleil noir (sous les paupières) et poignardent les yeux. Zoom sur la station du PC, la Petite Ceinture, un bus qui tourne autour de Paris inlassablement comme la Terre autour du Soleil, ou, plus modestement un âne autour de sa meule. Seule une jeune femme attend. Elle a vingt-cinq ans, cheveux courts, petites oreilles. Son ombre est plantée dans l'asphalte telle une ligne tracée au stylo.
Le hall de l'hôtel était à la hauteur de la façade extérieure. D'un seul tenant, il laissait les rais du soleil entrer avec générosité par de hautes fenêtres verticales, de vraies sentinelles de lumière. Au milieu, entre les tables et les estrades, deux colossales plantes vertes s'élevaient à la manière des colonnes d'Hercule. On pénétrait ici dans un monde feutré, riche, raffiné. Et agité. Sous les ruissellements de cristal, ça vaquait sec. Des portiers chamarrés, des grooms écarlates, des serveurs en frac allaient et venaient alors qu'une petite musique de jour courait entre les guéridons et les fauteuils, rythmée par le cliquetis des tasses, le tintement des verres, la rumeur des conversations.