Elle se pavane au milieu de la cour, comme si elle vivait sous l'Ancien Régime. Les autres volailles ne font que manger toujours, n'importe quoi. Elle, entre ses repas réguliers, ne se préoccupe que d'avoir bel air. Toutes ses plumes sont empesées et les pointes de ses ailes raient le sol, comme pour tracer la route qu'elle suit : c'est là qu'elle s'avance et non ailleurs. Elle se rengorge tant qu'elle ne voit jamais ses pattes. Elle ne doute de personne, et, dès que je m'approche, elle s'imagine que je veux lui rendre mes hommages. Déjà elle glougloute d'orgueil. J'ai dû la vexer, car le sang monte à sa tête. Des grappes de colère lui pendent au bec.
Ça n'a pas mordu, ce soir, mais je rapporte une rare émotion. Comme je tenais ma perche de ligne tendue, un martin-pêcheur est venu s'y poser. Nous n'avons pas d'oiseau plus éclatant. Il semblait une grosse fleur bleue au bout d'une longue tige. La perche pliait sous le poids. Je ne respirais plus, tout fier d'être pris pour un arbre par un martin-pêcheur. Et je suis sûr qu'il ne s'est pas envolé de peur, mais qu'il a cru qu'il ne faisait que passer d'une branche à une autre.
Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car il n'a faim que des nuages floconneux qu'il voit naître, bouger, et se perdre dans l'eau. C'est l'un d'eux qu'il désire. Il le vise du bec, et il plonge tout à coup son col vêtu de neige. Puis, tel un bras de femme sort d'une manche, il retire. Il n'a rien. Il regarde : les nuages effarouchés ont disparu. Il ne reste qu'un instant désabusé, car les nuages tardent peu à revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l'eau, en voici un qui se reforme. Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s'approche…
L'herbe fraîche, le foin sec, les légumes, le grain et même le pain et le sel, elle a tout à discrétion, et elle mange de tout, tout le temps, deux fois, puisqu'elle rumine. Dès qu'elle m'a vu, elle accourt d'un petit pas léger, en sabots fendus ; la peau bien tirée sur ses pattes comme un bas blanc, elle arrive, certaine que j'apporte quelque chose… À heure fixe, elle offre son pis plein et carré. Elle ne remue ni le pied, ni la queue, mais, de sa langue énorme et souple, elle s'amuse à lécher le dos de la servante qui la trait. Quoiqu'elle vive seule, l'appétit l'empêche de s'ennuyer.
C'est un homme de quarante ans, un peu raide et lourd, convenablement vêtu. On devine qu'il n'a pas lui-même soin de sa personne, qu'il ne s'habille pas seul. Madame Vernet le boutonne, l'épingle, le peigne. Rarement un jour s'achève sans que la raie, droite et pure, se défasse et que la cravate remonte. Mais Monsieur Vernet est incapable de revenir sur sa toilette et il a l'air, pour cette raison, plus distingué le matin que le soir. Dans l'omnibus que nous prenons le matin, à la même heure, Monsieur Vernet se place de préférence au fond et regarde les derrières des chevaux lourdement secoués. Le pavé de Paris use les meilleures bêtes. Suivant les recommandations du préfet de police, Monsieur Vernet ne descend pas de voiture avant qu'elle ne soit immobile.
Je sais enfin ce qui distingue l'homme de la bête : ce sont les ennuis d'argent !