Les balles commencèrent de siffler parmi les branches, et, se plantaient dans les troncs d’arbres. Des feuilles et de petites branches tombaient avec lenteur. C’était comme si mille haches minuscules et invisibles eussent été habilement utilisées. Beaucoup faisaient de brusques écarts en rentrant la tête. Le lieutenant de la compagnie de l’adolescent fut touché à la main. Il lâcha de si formidables jurons que des rires nerveux coururent le long de la ligne du régiment. Les blasphèmes de l’officier paraissaient ne pas franchir la limite des convenances. Ce qui soulagea les sens tendus des novices. Comme si chez lui il se fut tapé sur les doigts avec un marteau. Le capitaine de la compagnie, serrant son épée sous le bras, tira un mouchoir et serra avec la blessure du lieutenant.
À côté de l’adolescent marchait un homme en haillons, rendu méconnaissable par la poussière, les taches de sang et de poudre, qui le souillaient des pieds à la tête. Il écoutait avec beaucoup d’attention et d’humilité les descriptions fascinantes d’un sergent barbu. Ses traits maigres exprimaient à la fois la crainte et l’admiration. Il était comme ces gens qui aimaient écouter les merveilleuses histoires racontées parmi les tonneaux à sucre dans un magasin de campagne. Il regardait le conteur avec un étonnement indicible, la bouche qui bâillait à la manière d’un paysan émerveillé. Le sergent, s’en apercevant, fit une pause à son histoire détaillée en donnant ce commentaire sardonique : « Fais attention mon cher, tu vas attraper des mouches ».
La ligne du régiment, fragmentée par le relief du terrain, avançait calmement à travers champs et bois. L’adolescent regardait les hommes les plus proches de lui, et vit, chez la plupart, des expressions profondément intéressées : comme si quelque chose accaparait toute leur attention. Quelques-uns marchaient avec des airs de bravoure exagérés, comme s’ils étaient déjà plongés dans la guerre. D’autres semblaient marcher sur des œufs. Et la plupart de ces hommes, qui n’avaient pas encore connu l’épreuve du feu, avaient l’air tranquille et absorbé. Ils allaient voir la guerre de près… La guerre : la créature rouge, le dieu buveur de sang. Oui ils avaient l’air profondément absorbé durant la marche.
Il y avait une singulière absence d'attitudes héroïques : les hommes qui se soulevaient et se penchaient dans la hâte et la fureur avaient des poses impossibles. Les baguettes en acier claquaient avec un bruit incessant et fort, tandis que les hommes chargeaient les canons brûlants de leurs armes avec fureur. Les boîtes à cartouches étaient toutes ouvertes et sautillaient à chaque mouvement. Une fois chargé, le fusil était épaulé, et l'on tirait sans but apparent dans la fumée ; ou sur l'une des formes confuses et mouvantes dont le nombre sur le champ qui faisait face au régiment augmentait de plus en plus, comme des marionnettes issues de la main d'un magicien.
L’adolescent aurait voulu découvrir quelqu’un d’autre qui doutât de lui-même. C’eût été une joie pour lui de trouver une autre pensée intime qui sympathiserait avec la sienne. Il essayait parfois de sonder ses camarades avec des questions pièges. Il chercha à trouver des hommes dans l’état d’âme appropriée. Toutes ses tentatives pour amener ne serait-ce qu’une phrase qui ressemblerait de manière ou d’une autre à la sorte de confession du doute qu’il avait intimement reconnu en lui-même, échouèrent. Il avait peur de faire l’aveu direct de son inquiétude, craignant de mettre quelque confident sans scrupule au niveau d’une grande intimité, ce qui lui permettrait de le tourner en ridicule.