La force de l'âge, Simone de Beauvoir
Type :Texte
Jamais je ne m'ennuyais : Marseille ne s'épuisait pas. Je suivais la jetée battue par l'eau et le vent, je regardais les pêcheurs, debout entre les blocs de pierre où se brisaient les lames : je me perdais dans la tristesse des docks. Dans les vieux escaliers et les vieilles ruelles, sur les marchés aux poissons, une vie toujours neuve me remplissait les yeux et les oreilles. J'étais contente de moi ; au jour le jour, je construisais sans secours mon bonheur. Il y avait des fins d'après-midi un peu mélancoliques, quand, au sortir du lycée, je revenais, à travers le crépuscule, vers ma chambre où rien ne m'attendait mais je trouvais de la douceur à cette nostalgie que je n'avais jamais connue dans le brouhaha de Paris.