Un store de paille est penché sur la vitre où le soleil donne ; la cloche du déjeuner sonne, l'air sent la rose et le pêcher ; des guêpes de vol et de lucre dans la claire salle à manger sont arrivées du potager pour le melon et pour le sucre. Les compotiers sont pleins de fruits, les guêpes s'en vont et reviennent ; les plats de faïence ancienne se fêlent d'entendre du bruit. Soigneux de vos douces haleines, pour vous, beaux fruits d'un goût si fort, les couteaux ont des lames d'or et des manches de porcelaine… Dans un coin, près d'un broc d'étain, une araignée alerte file.
Le feuillage bruit imperceptiblement, l'enfantine terreur du soir est sur les choses ; les cygnes, au milieu de l'étang se reposent, le chant sec du grillon jette son craquement. Ferme la fenêtre et que je ne voie plus la nuit, la nuit divine au versement d'étoiles, pose la lampe avec son abat-jour de toile sur la table, et reprends ce livre qui m'a plu. Le jardin, dans la nuit si tranquille et si grande, comme il était secret, ironique et blafard ; on y voyait passer les morts qui viennent tard. À la vitre voici les choses du dehors ; l'allée en cailloux semble une âme de damnée.
Je suis née à Paris. Je n'ai pas gardé le souvenir précis du lieu où s'élevait la demeure vitrée que me décrivait souvent ma mère, devant laquelle un jour elle me conduisit, et où j'avais passé les premiers mois de ma vie. Ma mémoire s'éveille dans un opaque hôtel de l'avenue Hoche, spacieux et haut, serpenté par des escaliers recouverts de laine rouge, que surchargeaient et fleurissaient les roses, les verts, les bleus fanés des tapis d'Orient. Le salon le plus important de l'hôtel était meublé de canapés et de sièges dorés, et deux larges pianos y étalaient, côte à côte, le désert laqué de leurs reflets de palissandre, sous un haut palmier languissant.
Pourtant, ce riche décor citadin me désolait de mélancolie. Tout n'était que pierre écrasante à mon cœur oppressé. Les murs du secret Tattersall, qui abritait mystérieusement un luxueux marché de chevaux, faisaient un lointain vis-à-vis à notre demeure. Le Tattersall, paysage circonspect et pierreux de mon enfance, est aujourd'hui disparu. Je lui savais gré de n'avoir qu'une médiocre hauteur qui ne me privait pas de la vue du ciel. Chaque matin, à l'heure où le branle-bas de la voiture du laitier pénétrait dans notre sommeil enfantin et le dérangeait, la poésie des cloches émanait d'une invisible église enfouie dans la grisaille des constructions et me consolait du lever du jour.
C'est l'hiver. Dans le pré, les brins de verdure percent de leurs jets la neige étincelante et dure. Quelques buissons gardent encore des feuilles jaunes et cassantes que le vent âpre et rude mord comme font les chèvres grimpantes. Et les arbres silencieux que toute cette neige isole ont cessé de se faire entre eux leurs confidences bénévoles. Bois feuillus qui, pendant l'été, au chaud des feuilles cotonneuses avez connu les voluptés et les cris des huppes chanteuses, vous qui, dans la douce saison, respiriez la senteur des gommes, vous frissonnez à l'horizon avec des gestes qu'ont les hommes. Vous êtes las, vous êtes nus, plus rien dans l'air ne vous protège, et vos cœurs tendres ou chenus se désespèrent sur la neige.
L'année de mon mariage, je vis à Nice, dans un landau découvert, sur le chemin or et bleu de la Corniche, et puis portée à bras par des Orientaux étincelants comme en représentèrent plus tard les ballets russes, une très grosse et très courte petite dame en noir au visage de hibou fatigué, au chapeau burlesque, orné d'une de ces voilettes de gaze, d'un bleu de bleuet qui, jadis, évoquait des amazones cavalcadant sous le feuillage ou des voyageuses intrépides. Je contemplais en cette forme lourde et basse, qu'enveloppaient mystiquement les lauriers et la vénération d'un peuple immense, la reine Victoria, idole de ma mère.