La main de Louise disparaissait dans celle de Max. Ils marchaient côte à côte le long du canal, heureux de profiter d'un répit. Toute la matinée avait été occupée à faire des achats de ciment, plâtre, peintures et autres enduits qu'un camion livrerait directement. Épuisés, ils avaient déjeuné tard dans une taverne, avant de repartir dévaliser une quincaillerie, et là c'était Max qui avait dû porter les sacs jusqu'au coffre de la voiture. En guise de récompense, pour finir la journée, ils avaient décidé de s'octroyer une balade dans la vieille ville. Max ne s'intéressait ni aux fleurs pendues sur les balustrades, au-dessus de l'eau, ni aux vitrines des magasins. Seul le profil de Louise le captivait et il lui jetait de fréquents regards, sans pouvoir s'en rassasier. Elle bavardait gaiement, s'arrêtait à toutes les devantures, s'amusait d'un rien.
Alors que les sommets des Aravis étaient déjà blancs, la neige n'arriva dans la vallée que le dix-huit décembre. Le sol gelé fit tenir les premiers flocons, puis les chutes successives habillèrent tout le paysage de la même blancheur monotone, des sapins aux toits des chalets. À tour de rôle, les agriculteurs du village sablaient ou salaient la rue principale chaque matin, au volant de leur tracteur. Un peu plus bas dans la vallée, là où on rejoignait la route, les chasse-neige prenaient le relais. Dans la soirée du vingt-trois, Bénédicte reçut l'appel d'un fermier pour une génisse qui semblait au plus mal. Elle trouva difficilement l'adresse mais diagnostiqua sans problème une douve qui lui donna du fil à retordre. Il était presque neuf heures quand elle reprit le chemin du village. La neige tombait en tourbillons dans la lumière de ses phares.
Bénédicte noua le dernier point de suture, coupa le fil d'une main experte, puis porta elle-même le caniche en salle de réveil. C'était un nom plutôt pompeux pour désigner une pièce carrelée qui comportait quatre boxes et une grande armoire métallique. Mais les clients appréciaient beaucoup que l'on traite leurs animaux comme de véritables malades, aussi les trois vétérinaires du cabinet n'hésitaient jamais à utiliser un jargon hospitalier. Agenouillée près du chien, Bénédicte prit quand même le temps de vérifier son rythme cardiaque. Tout était normal et elle ne s'attarda pas plus longtemps, sachant qu'il restait encore une demi-douzaine de personnes dans la salle d'attente.
Après avoir bu deux gorgées de café, tiède comme elle l'aimait, elle s'assit et ouvrit son ordinateur. Se concentrer allait lui demander un gros effort, mais son client attendait les images en trois dimensions qu'elle s'était engagée à lui envoyer rapidement. Ce joli chantier de réhabilitation mobilisait toutes ses capacités de designer, elle qui savait transformer un lieu, aménager l'espace et créer une ambiance. Elle s'attachait à toujours trouver des solutions innovantes, que ce soit pour des commerces, des bureaux ou des habitations, et elle avait appris à gérer les différents corps de métier afin de livrer ses réalisations clés en main. À présent, elle allait devoir prospecter une nouvelle clientèle. Son champ d'investigation pouvait s'étendre soit vers Caen, soit vers Rennes. Se retrouver ici, au bord de la mer et face aux îles anglo-normandes, était un défi qu'elle devait relever.
Renonçant à la compagnie de la radio, Caroline souleva la cloche du plateau de fromages et prit un petit chèvre banon. Le lendemain était samedi et la perspective de la grasse matinée qui l'attendait la réjouissait : elle ne travaillait pas le week-end. Du moins, pas encore, car elle finirait sans doute par ouvrir son cabinet quelques heures le samedi matin si elle voulait absorber le surplus de patients qui affluaient chez elle. Comme l'avait aigrement souligné cet homme, tout à l'heure, les médecins généralistes qui partaient à la retraite n'étaient pas remplacés. Aucun jeune médecin n'envisageait une telle charge de travail ni de tels horaires, encore moins de vivre loin d'une grande ville. Caroline elle-même, désirant prendre un associé, avait cherché en vain. Dans ce coin du Luberon, elle se trouvait au cœur de ce qu'on appelait désormais les « déserts médicaux ».
Revenu en Provence depuis quelques mois, après avoir travaillé à Paris durant quatre ans, Louis préférait désormais exercer son métier d’informaticien auprès des siens. Il s’était installé dans une aile de la propriété familiale, ce qui lui permettait de conserver son indépendance. Paul vivait dans l’aile opposée, et, depuis le départ de leur père, le cœur de la maison restait vide. Sauf certains soirs où les deux frères se retrouvaient dans l’imposante cuisine aux cuivres ternis, et alors ils passaient des heures à parler, à refaire le monde, à se remémorer leur enfance. Ils s’entendaient bien depuis toujours mais avaient choisi des voies radicalement différentes. Paul était viscéralement attaché à la terre et ses vignes le passionnaient, tandis que Louis avait voulu connaître autre chose, changer d’horizon, réussir sa vie ailleurs.