À légers coups de masse secs et précis qu'amplifiait la charpente du hangar, le huitième rai se logea entre le moyeu d'orme et le frêne de la jante. S'ensuivait alors pour le charron, bien que tenu en expert dans tout le canton, un rite immuable, comme une conjuration. Il tournait et retournait la roue à bout de bras avant de l'adapter à la fusée d'un essieu monté sur tréteaux. Entraînée d'un geste ferme, la roue devait tourner sans heurt, exempte de tout voilement, avec un son régulier de grosse horloge, pour s'immobiliser progressivement. Celle-ci ne révélant aucun signe défectueux, ce fut, comme à chaque fois, ce même sourire en coin tordant la moustache rousse, ce même béret rejeté en arrière d'un revers de manche ; indices de satisfaction chez Auguste Dehay, un mètre nonante de carcasse engraissée au saindoux et à la bière.
Certes, avant tout posséder ce teint frais, ces bras vigoureux, garants d'une santé sans faille et d'accoutumance à l'ouvrage, cette largeur de hanches prometteuse de fécondité. Réunir l'ensemble des qualités qui distingueraient la ménagère accomplie. Ni jeunes à outrance, ni mûres à l'excès. Juste avenantes, car il faut se méfier des trop jolies femmes qu'on dit souvent moins sages que d'autres. Bien mises et soignées mais point coquettes. Aimantes, douces et patientes en privé, réservées en public. De caractère commode et enjoué sans se conduire en écervelées. Vives d'esprit sans se montrer rouées ou raisonneuses. Respectant Dieu mais non confites en dévotion. Vertueuses mais pas prudes ! Telles étaient les filles des champs ou telles les gars les rêvaient…
Selon les plus anciens grimoires, la table et les mets ont leur rôle à jouer dans l'alchimie amoureuse. Parmi nombre stratagèmes, l'on préconise aux Liégeoises en quête d'époux de dresser un couvert pour deux au soir de la Saint-Thimotée, le vingt-quatre janvier, d'orner la table de myrte ou de romarin pourvu qu'elles évitent formellement la feuille de laurier dans leur assiette, unanimement admise comme le signe infaillible de sept ans de célibat. Bien pire que d'écraser la queue d'un chat pour les Vosgiennes, maladresse qui ne retarde le mariage que d'un an. Ni plus ni moins qu'un philtre d'amour, en Berry, la demoiselle désirant se faire aimer d'un jeune homme lui proposera à manger de la galette contenant du fil qui a servi à la confection de son trousseau. Les Dauphinoises espèrent un effet analogue du fromage râpé dont elles saupoudrent copieusement la soupe du gars de leurs pensées. Il est ainsi, aux quatre coins de nos provinces, presque autant de recettes que de cœurs à prendre. Cuisine amoureuse qui, cela va de soi, requiert l'usage de produits locaux.