Alors elle me fabriqua un hameçon avec une épingle à attacher, du fil à coudre qu'elle noua à une gaule de bambou, ajouta une rondelle de canne sèche sur le fil, et j'appris à pêcher la crevette à la ligne. C'était merveilleux. L'attention haletante avec laquelle je surveillais la ligne, l'émotion aiguë lancée au cœur par le plus insensible mouvement du flotteur. Et puis, la vibration de la crevette au bout de la ligne, au bout de mon bras ! L'effort enivrant pour l'extirper de l'eau ! J'en prenais jusqu'à dix, douze, par jour, et m'man Tine disait que je pourrais en prendre davantage avec plus de patience et d'adresse.
Là vivaient les crevettes translucides, les papas crevettes, les mamans, les enfants. Quand j'en avais pris une grosse, c'était peut-être un papa, ou une maman qui revenait du travail. Et je songeais au chagrin de leurs enfants qui pleureraient inconsolablement, et dont les larmes feraient peut-être grossir la rivière. Quand c'était une petite, je me représentais la désolation de ses parents, désolation pareille à celle des oiseaux dont nous dénichions les petits, et qui restaient affolés de douleur toute une journée et le lendemain encore. Et je regrettais d'autant plus celles que je manquais, que je redoutais qu'elles n'aillent conseiller aux autres de se méfier de mon hameçon suspendu sous l'apparence d'un appétissant ver de terre.