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Les dictées issues des œuvres deMaurice Genevoix

9 dictées
Textes de Maurice Genevoix

On était au début du printemps. Ce jour-là, comme d'habitude, j'avais poussé le portillon de mon jardin pour aller respirer l'air des pins. Des coups de brise poussaient dans le ciel bleu des nuages très blancs. D'abord, dans les fougères sèches, un bruissement furtif et rapide. Je m'arrête net, songeant à une vipère : c'est la saison où elles se réveillent et se montrent tout de suite agressives. Non, j'ai beau regarder : pas de vipère… De nouveau, les fougères tressaillent. Je te vois, toi, mon gaillard ! Il est peut-être à deux ou trois mètres, campé en chien sur son derrière, sa queue touffue dressée sur sa tête. C'est un écureuil de l'année, un petit garçon-écureuil, espiègle, malin et gentil.

Les Boches s'étaient arrêtés, quelque part près d'ici, et il allait falloir se battre, dans cette débâcle du corps et du cœur. Je me sentais infiniment seul, glissant chaque minute un peu plus vers une désespérance dont rien ne viendrait me sauver : pas une lettre des miens depuis le départ, pas un mot d'affection, rien ! Eux, là-bas, que savaient-ils de moi ? Avaient-ils reçu les cartes griffonnées en hâte, entre deux bombardements, pendant une halte au bord d'une route, ou le soir, dans une grange, à la chandelle ? Ils ne savaient pas sur quel coin de terre me chercher. Je m'étais battu, et ils ne savaient pas ce que la bataille avait fait de moi.

L'aide-major Le Labousse, un grand gaillard à poils noirs, mâchoire saillante et volontaire, larges yeux qui révèlent une pensée toujours en éveil, examine les malades sous le porche de l'église. Il distribue des poudres blanches, des comprimés, des pilules d'opium, badigeonne de teinture d'iode des poitrines nues, incise avec un bistouri des ampoules engorgées de sang ou de pus. Deux hommes amènent un être chétif, qui se tortille entre leurs bras, bave par les coins de la bouche et pousse des cris sauvages : un épileptique en pleine crise. Quelques heures de sommeil dans le foin me valent un réveil presque gai. Je suis provisoirement remonté.

Le bon, le calme, le profond sommeil ! Jamais ils ne s'étaient sentis plus légers, mieux reposés. Mais comme il devait être tard ! À peine vêtus, ils s'élancèrent au plein soleil. Et ce fut aussitôt une griserie, un déchaînement de courses, de gambades, d'appels sonores et de cabrioles. Toute la campagne, au sortir de la nuit, avait une fraîcheur merveilleuse. Des poules d'eau nageaient entre les joncs de la Dormoise, et leurs ailes noires frôlées par la lumière s'irisaient de vert, de violet. Presque toutes les corolles des nénuphars, épanouies à la surface offraient déjà leurs pétales au soleil. Mais, quelques-unes, plus nonchalantes, montaient encore des profondeurs, émergeaient, serrées sur elles-mêmes.

Lorsque sonnèrent les cloches de l'armistice, je me trouvais dans mon village. C'était une admirable journée d'automne. Quel calme ! Quelle sérénité ! Et c'est dans ce silence que s'éveilla le vol des cloches. C'en était à jamais fini. Le dernier « cessez-le-feu » avait sonné la fin de la dernière bataille. À dater de cette heure, les hommes n'épuiseraient plus la joie de se sentir vivants. Je me souvenais de notre départ cinquante-deux mois auparavant. Ces souffrances que nous pressentions, ces horreurs, ces massacres, nous savions à présent que leur réalité avait dépassé de bien loin tout ce que nous imaginions.

Je me mis à tourner tout doucement, les pieds dans l'herbe, autour du vieux pin. Et l'écureuil tournait à mesure, cramponné des griffes à l'écorce, s'arrangeant pour toujours se maintenir du côté opposé au mien, mais en même temps hasardant de droite et de gauche des coups d'œil de plus en plus hardis, de plus en plus gais et malins. Très vite, c'était devenu un jeu, un charmant jeu de cache-cache. Il laissait ma main se promener sur l'écorce du pin, l'effleurer, le toucher par instant. Il aurait pu, en un clin d'œil, s'élever très haut dans l'arbre, me fausser définitivement compagnie. Mais non. Si par hasard, dans la chaleur du jeu, il s'élevait jusqu'aux premières branches, aussitôt il redescendait,.

Entre deux haies de spectateurs, séparés par une dizaine de pas, ils tenaient l'un et l'autre un ballon de cuir écarlate. À la cadence rythmée par les flûtes, ils se ployaient ensemble en arrière et lançaient les ballons l'un vers l'autre. On les voyait monter dans la lumière, très haut, croiser leurs courbes alenties, puis retomber de plus en plus vite, se jeter vers les danseurs nus. Ceux-ci, d'un même élan gracieux, bondissaient à leur rencontre, les cueillaient au vol dans l'espace et revenaient se poser sur l'arène, avec la même grâce ailée qui soulevait, à chaque bond, les acclamations et les louanges. Jusque sur le mur d'enceinte, des badauds, juchés à califourchon, battaient des mains et s'extasiaient.

Mais il est six heures du soir. La nuit vous entre dans les yeux. On n’a plus que ses mains nues, que toute sa peau offerte à la boue. Elle vous effleure les doigts, légèrement et s’évade. Elle effleure les marches rocheuses, les marches solides qui portent bien les pas. Elle revient, plus hardie, et claque sur les paumes tendues. Elle engloutit les marches : brusquement, on la sent qui se roule autour des chevilles… Son étreinte d’abord n’est que lourdeur inerte. On lutte contre elle, et on lui échappe. C’est pénible, cela essouffle ; mais on lui arrache ses jambes, pas à pas…

C'est très long, quand on ne voit même pas la fumée de sa pipe, quand l'homme qui est tout près n'est plus qu'une masse d'ombre indistincte, quand la tranchée pleine d'hommes s'enfonce dans la nuit, et se tait. Sous les planches les gouttes d'eau tombent, régulières. Elles tombent, à petits claquements vifs, dans la mare qu'elles ont creusée. Une, deux, trois, quatre, cinq… Je les compte jusqu'à mille. Est-ce qu'elles tombent toutes les secondes ? Plus vite : deux gouttes d'eau par seconde, à peu près ; mille gouttes d'eau en dix minutes… On ne peut pas en compter davantage. D'où viennent toutes les gouttes qui tombent devant moi, et mêlées à la boue enveloppent ainsi mes jambes, montent vers mes genoux et me glacent jusqu'au ventre ?

Dictées gratuites de Maurice Genevoix
La rencontre
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Source : Mon ami l'écureuil
Seul
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Source : Ceux de 14
L'aide-major
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Source : Ceux de 14
Le matin à la campagne
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Source : Les Compagnons de l'Aubépin
L'armistice
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Source : Les cloches de l'armistice
Le jeu de cache-cache
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Source : Mon ami l'écureuil
Jeu de ballons
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Source : Vaincre à Olympie
La boue
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Source : La Boue (Ceux de 14) / Dictée du brevet 2016 - Filière générale
Les gouttes d'eau 🌧️
Les gouttes d'eau 🌧️
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Source : La Boue (Ceux de 14) / Dictée du brevet 2016 - Filière générale
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