Nous refusâmes en demandant qu'on voulût bien nous donner un repas modeste, mais plus confortable. Notre demande parut extravagante, et on nous fit observer qu'au temps de Pâques, on avait la coutume, en Russie, de s'abstenir des pâtisseries, de la viande froide, en un mot de tous les mets trop friands, trop savoureux ou trop substantiels ! Après cette leçon assez vertement donnée, je dis à l'hôtesse que nous nous conformerions à l'usage établi, mais au moins qu'elle nous fît servir une soupe aux betteraves et un morceau de bœuf bouilli. Comme on nous trouvait indignes de participer aux fêtes russes, on nous laissa sans difficulté monter à notre appartement, et ce fut là qu'on nous apporta notre très modeste dîner.
Nous entrons dans la salle du festin, on nous donne la place d'honneur, c'est-à-dire on nous offre des sièges près du poêle, on nous complimente ; mais pour le dîner, il n'en était pas question, et c'est en vain que nous cherchions des yeux une apparence des préparatifs ; enfin, à force de regarder, nous finîmes par découvrir dans l'embrasure d'une fenêtre une toute petite table, et sur cette table trois assiettes : sur l'une était une pomme gelée, ratatinée, coupée en tranches saupoudrées de sucre ; sur l'autre, un peu de raisin sec, et sur la troisième, quelques graines noires dont je n'ai jamais pu deviner l'origine. L'hôtesse, de l'air le plus aimable, nous engagea à manger ; à manger quoi ? Ce repas d'anachorète, c'était vraiment une mauvaise plaisanterie.