Le maire avait la mine rébarbative et sévère, et se montrait fort chiche de ses mots. Il y avait longtemps, fort longtemps, à l'époque où l'impératrice Catherine la Grande, de glorieuse mémoire, allait en carrosse visiter la Crimée, il avait été choisi comme guide. Il s'acquitta deux jours entiers de cette charge et eut même l'honneur de se rengorger sur le siège, à côté du cocher impérial. C'est justement à compter de cet instant qu'il s'était entraîné à pencher le front d'un air grave et méditatif, à lisser ses longues et pendantes moustaches en croc, et à couler de biais un regard de faucon. De ce moment aussi, il savait, quel que fût le sujet dont vous l'entreteniez, aiguiller la conversation de manière à pouvoir répéter comment il avait mené l'impératrice.
Le maire se plaisait à feindre la surdité, particulièrement dès que lui venaient aux oreilles des choses qu'il eût mieux aimé ne pas entendre. Intraitable ennemi des élégances, il portait d'un bout à l'autre de l'année un caftan de drap tissé à la maison, qu'il ceignait d'une écharpe en laine de couleur et nul ne pouvait se flatter de l'avoir surpris en costume d'autre sorte, sauf peut-être à l'époque du voyage de l'impératrice en Crimée, alors qu'il se parait du surcot bleu des Cosaques. Or, de tout le village il n'y avait guère âme qui vive à garder souvenance de ces jours-là.
La fraîcheur matinale soufflait sur Sorochinietz au moment de son réveil. Des tourbillons de fumée montaient de toutes les cheminées à la rencontre du soleil qui venait de faire son apparition. La foire recommençait à bourdonner. Les bêlements, hennissements, clameurs d'oies et de marchandes planaient encore d'un bout à l'autre du campement et les commérages terrifiants qui, aux heures mystérieuses où régnaient les ténèbres, avaient causé une telle panique dans le populaire, étaient oubliés dès la prime aurore. Bâillant et s'étirant, Tchérévik somnolait chez le compère sous une grange au toit de chaume, et selon toute apparence n'éprouvait pas la moindre envie de s'arracher à ses rêvasseries, quand tout à coup lui parvint une voix aussi familière que le poêle béni de sa chaumine, refuge de sa fainéantise.
Quel délire ! Quelle splendeur qu'un jour d'été dans la Petite-Russie ! De quelle chaleur languissante sont chargées les heures quand midi éclate silencieux et brûlant, et que l'Océan bleu, infini, étendu en voûte ardente sur la terre, semble dormir tout noyé de volupté en enlaçant et en étreignant la bien-aimée dans ses bras éthérés. Pas un nuage au ciel ; dans les champs, pas une parole. Tout semble mort. En haut, seulement, dans la profondeur du ciel, frémit l'alouette ; et sa chanson d'argent roule sur les marches aériennes jusqu'à la terre amoureuse. Par instant, le cri de la mouette ou la voix sonore de la caille résonne dans la steppe.
Le maire était veuf, mais hébergeait une belle-sœur qui lui préparait ses repas, lavait les bancs, passait les murs extérieurs au lait de chaux, lui filait la toile de ses chemises et s'acquittait en somme des soins du ménage. Le bruit courait de bouche en bouche qu'elle n'était aucunement sa parente ; mais nous avons déjà vu que le maire comptait bon nombre d'adversaires malveillants, ravis en toute occasion de déblatérer sur son compte. Au reste, à la source de ces commérages il y avait ce fait que la belle-sœur en question n'aimait pas voir le bonhomme entrer dans un champ où travaillaient force moissonneuses, ou bien fréquenter la maison d'un Cosaque, père d'une jolie fille.
Mais que les nuages gris foncé s'entassent comme des montagnes à l'assaut du ciel, que le bois noir vacille jusqu'à ses racines, que les chênes craquent, et que l'éclair illumine d'un seul coup l'univers entier, qu'il est formidable à cette heure, le Dniepr !
Connaissez-vous la nuit de l'Ukraine ? Oh, vous ne connaissez pas la nuit de l'Ukraine ! Contemplez-la. Au milieu du ciel, la lune regarde ; la voûte incommensurable s'étend et paraît plus incommensurable encore ; elle s'embrase et respire. Toute la terre est dans une lumière d'argent ; l'air admirablement pur est frais, et, pourtant, il suffoque, chargé de langueur et devient un océan de parfums. Nuit divine ! Nuit enchanteresse ! Inertes et pensives, les forêts reposent pleines de ténèbres, projetant leurs grandes ombres. Silencieux et immobiles sont les étangs ; la froideur et l'obscurité sont mornement emprisonnées dans les murailles vert sombre des jardins. Le fourré vierge de merisiers et de cerisiers étend pensivement ses racines dans le froid de l'eau ; par instants ses feuilles murmurent comme dans un frisson de colère, quand le vent libertin de la nuit se glisse et leur surprend un baiser.