Les dictées issues des œuvres dePierre Lemaitre
8 dictéesTextes de Pierre Lemaitre
Les filtres, alignés par rangées de vingt, se présentaient comme de gros fûts en acier inoxydable.
Rescapés du premier conflit mondial, détruits par une guerre vaine et barbare, Albert et Édouard comprennent rapidement que le pays ne pourra rien faire pour eux. Car la France, qui glorifie ses morts, est impuissante à aider les survivants. Abandonnés, condamnés à l'exclusion, les deux amis refusent pourtant de céder à l'amertume ou au découragement. Défiant la société, l'État et la morale patriotique, ils imaginent une arnaque d'envergure nationale, d'une audace inouïe et d'un cynisme absolu.
Elle feuillette distraitement une revue lorsque Léo vient se poster devant elle. Il la regarde sans intention particulière, en mangeant sa glace. Elle lui rend son regard. Et elle comprend, à ce moment exactement, qu'elle ne pourra plus se cacher ce qui maintenant est une évidence : inexplicablement, elle a commencé à le détester. Il la regarde toujours fixement et elle est affolée de voir à quel point tout ce qu'il est lui est devenu insupportable, son visage de chérubin, ses lèvres dévorantes, son sourire imbécile, ses vêtements ridicules.
On lui avait retiré des lambeaux de peau larges comme le bras sur le devant et l'arrière des cuisses, il avait hurlé à la mort, et, de retour dans la cabane, rien pour cautériser, les plaies avaient commencé à suinter, ça lui faisait un mal indescriptible, la gangrène le guettait lui aussi. Les moustiques vibrionnaient toute la nuit, les piqûres provoquaient des démangeaisons qu'il était impossible de soulager, sauf à gratter les jambes jusqu'au sang, là où la peau avait été arrachée. La nuit dernière, il s'était senti frôlé par un insecte. Il avait bondi et découvert sous lui un mille-pattes lumineux d'une vingtaine de centimètres, le genre de bestiole qui vous mordait et vous donnait une fièvre de tous les diables.
Le testament de Marcel Péricourt ordonnait les bénéficiaires dans l'ordre de leur importance. Madeleine, son unique héritière, héritait d'un peu plus de six millions de francs, ainsi que de la maison de famille. Joubert, son représentant, se contenta d'un battement de cils. Ce que Madeleine empochait, c'est exactement ce qu'il avait perdu. Très logiquement, le dernier porteur du nom de Péricourt, Paul, recevait trois millions de francs en obligations sur l'État, donc sans espoir de profits importants, mais dont la valeur ne s'éroderait pas avec le temps. La gestion en revenait à son tuteur légal, Madeleine Péricourt, il en disposerait à son 21e anniversaire. Joubert, qui savait compter comme personne, surveillait le compteur, curieux de voir de quelle manière son patron avait distribué le reste, parce que, si l'on exceptait l'hôtel particulier, il venait, en deux passes, d'octroyer quatre-vingt-dix pour cent de ses avoirs.
Au milieu de la cour, la foule des officiels fut soudain saisie d'un mouvement de tangage. Elle se creusa étrangement et parut même sur le point de se disperser. Le cercueil et le corbillard n'étaient plus au centre des attentions. Les regards étaient tournés vers la façade de l'immeuble. Un cri unanime s'étouffa. Madeleine à son tour leva les yeux et entrouvrit la bouche : là-haut, au second étage, le petit Paul, sept ans, était debout sur l'appui de la fenêtre, les bras largement écartés. Face au vide. Il portait son costume noir de cérémonie, mais la cravate avait été arrachée, sa chemise blanche était grande ouverte. Tout le monde regardait en l'air comme si on assistait au lâcher d'un aérostat.
À partir de là, tout était devenu difficile, le protocole républicain était exigeant comme dans une monarchie. La maison Péricourt, envahie de fonctionnaires de la sécurité et de responsables de l'étiquette, n'avait plus connu un instant de repos. Sans compter la foule des ministres, des courtisans, des conseillers. Le chef de l'État était une sorte de navire de pêche suivi en permanence de nuées d'oiseaux qui se nourrissaient de son mouvement. À l'heure prévue, Madeleine était en haut du perron, les mains gantées de noir sagement croisées devant elle. La voiture arriva, la foule se tut, le Président descendit, salua, monta les marches et pressa Madeleine un instant contre lui, sans un mot, les grands chagrins sont muets.
Les filtres, alignés par rangées de vingt, se présentaient comme de gros fûts en acier inoxydable. Leur allure débonnaire d'énormes pots à lait était loin de rassurer Gabriel. Il ne voyait dans ces filtres censés protéger d'une attaque aux gaz de combat que des sentinelles inquiètes et pétrifiées. Vue de près, la ligne Maginot, composée de centaines de forts et de blockhaus destinés à s'opposer à une éventuelle invasion allemande, semblait terriblement vulnérable. Le Mayenberg lui-même, l'un des plus importants ouvrages de cette ligne de défense, avait des faiblesses de vieillard : à l'abri des balles et des obus, sa population militaire pouvait périr tout entière asphyxiée.
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