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Les dictées issues des œuvres deSophie Jablonska-Oudin

9 dictées
Textes de Sophie Jablonska-Oudin

Après les inondations où toute la semence a pourri, les Chinois se dépêchent d'aller dans leurs champs, de creuser les fosses pour reconduire l'eau dans les canaux, de labourer la terre, de ratisser et de semer le riz. Aussitôt après le passage des pirates qui ne laissent rien derrière eux, l'homme va dans la forêt et cherche des herbes, attrape des oiseaux ou du poisson et cherche tout le temps de nouveaux moyens pour se défendre contre la mort et tenir jusqu'à la nouvelle moisson. La force des Chinois ne consiste pas seulement dans leur endurance, mais aussi dans leur respect de la terre et de ses exigences. Ils la nourrissent comme si c'était un être vivant.

Bien que la Chine soit assez pauvre en terres arables en comparaison de sa population, la misère ne prend pas ici un aspect aussi déchirant qu'ailleurs. Pourquoi ? D'abord parce que les paysans chinois se contentent de peu, de miettes ! Ensuite, ils sont habitués à leur misère, ils ne se laissent pas emporter par le désespoir et, finalement, les Chinois ne se laissent jamais vaincre. Dans une émulation d'endurance, le Chinois sera toujours le premier. Après des inondations, une mauvaise récolte, les agressions et les pillages des pirates, au lieu de se lamenter et de tomber les bras en attendant la mort par la faim, attendant un cadeau ou un miracle, ils rassemblent toutes leurs énergies pour lutter contre le flot dévastateur.

J'ai poussé la porte qui donne sur la terrasse. Elle est inondée de soleil au milieu d'un jardin rempli de fleurs de toutes les couleurs des tropiques. Émerveillée par le ciel et cette mer d'un même bleu éclatant, je sens ma tristesse s'envoler et avec elle mes pensées mélancoliques. Je ne me sens plus ni solitaire ni abandonnée, et une grande envie de chanter me vient : je me crois une parcelle indivisible de l'univers. À présent, je me détourne de la mer pour contempler la maison du roi : sous son toit de palmiers, elle a un aspect assez modeste. Elle a pourtant aussi un air fier de château royal dû à sa situation merveilleuse, car de la grande hauteur où elle est placée, on peut contempler l'immensité de la terre et de la mer.

Je passe pour savoir faire une assez bonne cuisine, que ni l'émigration ni la famine ni les études ni ma vie vagabonde ne m'ont sérieusement permis d'apprendre. Le panier coloré chargé de légumes frais cueillis du jardin, les spirales rouges des épluchures des betteraves, le cœur du chou que je croquais, les rondelles des carottes qui roulaient sur la planche à découper, les tomates dont le sang giclait au contact du couteau, les arômes qui remplissaient la cuisine, tout cela m'a aidé à reconstituer notre soupe nationale, le borchtch, qu'en quête de vieilles recettes, je reconstituais en Chine. La soupe au jus écarlate faisait nos délices et ceux de nos invités.

Et ici aujourd'hui moi, la plus heureuse femme du monde, plus heureuse encore que tous les rois réunis, je peux contempler toutes ces splendeurs de la nature. J'ai envie de le crier par les ondes de l'air à tous les hommes du monde : « Venez ici, vous tous, comprenez que le bonheur existe en soi, sans aucune cause personnelle ni particulière : dans la joie de la beauté du monde, dans le battement de notre sang dans nos veines, dans l'éclat du soleil au-dessus de nous. » Mais au même instant, je comprends que ces moments-là sont beaucoup trop rares pour qu'on puisse annoncer cette « bonne nouvelle », car la vie quotidienne offre rarement des raisons d'exulter de joie.

La différence d'éducation que m'ont donnée mes parents consistait en ceci : ma mère aurait plutôt enlevé l'obstacle qui se serait trouvé sur mon chemin, mon père en aurait mis deux. Petite, je préférais marcher auprès de maman ; plus grande et plus curieuse, j'aurais suivi papa dont presque toute ma vie je fus séparée. Vieillie, je cherche aujourd'hui son chemin, me livrant tout entière à lui, comme quand j'étais bébé et qu'il m'a arrachée à la mort. Ce que je n'ai pas su de lui, je le tire de l'oubli et je le recrée brin par brin, en fouillant dans mes souvenirs et dans ceux que mon subconscient a amassés sans que je m'en rende compte. Certains souriront avec scepticisme, et pourtant !

Youstyna m'a apporté, je ne saurai jamais d'où, un petit chien blanc, tout rond comme une boule de neige. Je le nourris au biberon et c'est très drôle de l'avoir dans ses bras, les yeux fermés et la petite tête se soulevant à chaque gorgée. Il ne me quitte plus, marche derrière moi partout où je vais, et quand il a faim, il suce les lacets de mes bottines, ou mes doigts avec lesquels j'essaie de fermer sa petite gueule gourmande. Youstyna m'a avertie que si je voulais qu'il soit bien élevé, il fallait le nourrir à des heures régulières, mais il n'aime pas ça du tout ! Ce doit être un chien très sauvage, car il n'a faim qu'entre les repas et lorsqu'enfin l'heure arrive, il dort.

Le travail battait déjà son plein, tout le monde était là, peut-être plus de la moitié du village. Des chemises blanches brodées, des jupes rouges, bleues, jaunes, des foulards à fleurs, tout cela remuait, s'agitait dans tous les sens et tournait comme dans une danse. Les garçonnets défaisaient les gerbes de blé, les jetaient sous les écraseurs, autour desquels tournaient les chevaux. Les hommes écartaient la paille vide, les autres enlevaient le blé et le rassemblaient en tas, que les jeunes filles ramassaient dans les paniers pour les porter aux batteuses, d'où sortait le grain qu'on mettait dans les sacs. Mais dans l'autre coin de la cour, les fléaux se soulevaient en mesure et reprenant de la force dans l'air, retombaient sur la paille. C'étaient les vieux qui travaillaient à l'ancienne manière.

Le lendemain, au petit matin, nous partons pour une vraie expédition au cœur de la jungle, dans le dessein de visiter les grandes cascades. Nous descendons vers la forêt pour remonter ensuite, en file indienne : deux indigènes en tête, moi au milieu et le missionnaire qui ferme la marche et qui nous protège de l'assaut éventuel d'un tigre. Il n'y veut exposer personne d'autre. Bientôt, notre chemin disparaît et nous devons nous frayer un passage à la hache à travers des fourrés humides. Nous avançons lentement, avec précaution, comme des bêtes sauvages, en écoutant le chant de la forêt ; chaque bruit devient suspect ; ce pourrait être la voix du tigre, ou de la panthère, un passage des éléphants, ou, encore, un mugissement des buffles.

Dictées gratuites de Sophie Jablonska-Oudin
La force des Chinois
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Source : Au pays du riz et de l'opium
Les paysans chinois
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La maison du roi
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Le borchtch
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Le battage
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La traversée de la jungle
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