L'Océan. Sa première rencontre avec l'immensité marine lui chavire tous les sens. Il y a un trio vocal : l'eau, le vent, les oiseaux. L'eau massive, convulsée, vert violâtre huileux ; son bruit brutal et mou comme un afflux de sang aux tempes. Le vent feulant, fouaillant cette masse visqueuse, en écharpant la peau qui se couvre d'écume ; son odeur violente qui se fait intime à l'instant même où elle la découvre. Les goélands et les mouettes louvoyant autour du port, leurs cris aigres. Comme un écho lointain monté de la volière pleine de voix esseulées qui venaient errer jusque dans sa chambre. Ces oiseaux de mer sont en liberté, eux, pourtant, pourquoi alors ce goût de fer, ce gris de limaille, ces sons grinçants, perçants, dans leurs voix ?
Une autre voix surgit soudain, basse et rugueuse à l'excès. Elle vient du large, se fraye lentement, pesamment, un chemin dans la brume. Elle semble apostropher l'espace, vouloir imposer sa puissance sonore à l'eau, au vent, aux oiseaux, à la terre et au ciel, en chasser tous les bruits, ou bien les fondre en elle. Est-elle laide ou belle, cette voix de colosse qui mugit par intermittence, est-elle menaçante, navrante ou excitante ? Elle est tout cela à la fois, et l'enfant ne sait pas si elle lui plaît ou non. Le tumulte de ses sensations et l'indécision de ses sentiments la déconcertent. Quand le paquebot enfin devient visible, le fouillis de ses impressions se résorbe d'un coup, il se renverse en saisissement, et se condense en jubilation.
Ce n'était pas une cité de misère, non. Juste un quartier sans passé, dénué de charme, de fantaisie, d'animation. On l'avait planté là, à la hâte, une vingtaine d'années plus tôt, à la périphérie d'une petite ville elle-même fort assoupie. Un quartier résidentiel fleurant l'ennui et la fadeur. Le petit homme chétif, aux cheveux d'un blanc jaune, clairsemés et tombant sur le col élimé d'un pardessus crasseux, affublé de lunettes dont une branche était rafistolée avec du sparadrap, était donc passé inaperçu lors de sa première visite au café « La Croix des Vents ». Le malheur fut qu'il y revint, jour après jour. Et sa présence se fit indésirable.