Le poisson abonde dans les parages de cette partie de l’île. L’anguille et l’esturgeon, surtout, vers les approches de l’automne, se rendent en phalanges serrées sur les longues battures de vase de Sainte-Famille et sur les fonds sablonneux qui forment l’estuaire du fleuve vis-à-vis Saint-François. Il y a là des pêches miraculeuses à faire pour ceux qui se lèvent tôt et se couchent tard, c’est-à-dire pour les vaillants qui ne reculent pas devant la tâche de faire une fois le jour et une fois la nuit la visite de leurs lignes, à dix ou quinze arpents de chez eux. Bien peu, il nous faut l’avouer, résistent longtemps à ce surcroît de fatigue, et la plupart, après quelques jours de pêche, renoncent à la mer pour ne s’occuper que de la terre.
Quoi qu'il en fût, le curé étant venu à son tour, on procéda dans l'après-midi à la cérémonie du baptême, avec les conditions d'usage. Le digne prêtre, dans l'incertitude si l'enfant avait déjà reçu ou non ce premier des sacrements, ne crut pas devoir laisser cette âme innocente courir le risque des nimbes célestes. La fillette fut donc conduite à l'église, suivie d'une véritable procession de femmes. De mémoire de bedeau, jamais on n'avait vu tant de monde à un baptême. Aussi, mis en verve par une telle assistance, celui qui était en fonction cette année-là fit-il rendre à sa cloche ses sons les plus fulgurants.
La mère Démone était ainsi nommée par les gens de l’île à cause de la superstitieuse terreur qu’elle inspirait. Il n’y avait pas une personne de sa connaissance qui ne lui attribuât un pouvoir surnaturel et ne lui décernât sans conteste un brevet de sorcellerie. Selon la croyance populaire, elle pouvait à son gré évoquer les mauvais esprits de l’autre monde pour les faire servir à ses desseins, ou les forcer à retirer les maléfices qu’ils avaient jetés sur quelqu’un. Devant sa puissance, les donneurs de sorts n’étaient que des farceurs et les loups-garous, des chiens de mascarades. Il n’y avait pas jusqu’aux esprits forts, jusqu’aux incrédules, sans trop se rendre compte de leur faiblesse et sans s’expliquer leur crainte, à moins qu’elle n’eût pour cause l’horrible physique de la sorcière.
Tout en parlant ainsi, Anna voulut jeter un dernier regard sur le fleuve : mais un cri étouffé jaillit aussitôt de ses lèvres… Une tête d’homme, une tête hideuse, bizarrement coiffée à la sauvage, émergeait du bord de la côte, entre deux arbustes. La jeune fille allait jeter un nouveau cri et prendre la fuite, mais elle n’en eut pas le temps : la tête fut suivie du corps d’un homme, et cet homme bondit comme un chat sur l’enfant terrifiée, qu’il bâillonna en un tour de main. Puis, avec la même agilité, le ravisseur redescendit la pente abrupte de la côte qu’il venait d’escalader, portant comme une plume le corps inanimé d’Anna. Tout ceci s’était passé en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour l’écrire. Arrivé au pied de la falaise, l’homme prit sa course sous le couvert des arbres, se dirigeant vers le bout de l’île.