Le plomb crève les poitrines, le sang creuse des ravines. La rude voix des sergents couvre l'ouragan des balles ; on entend, par intervalles : Sacrebleu, serrez vos rangs ! Sans officiers et sans guides, ils avancent, intrépides. Un caporal de vingt ans, assemblant les escouades, leur dit : Allons, camarades, pour mourir, serrez vos rangs ! Sous les éclats de la foudre on vit tomber, noir de poudre, le dernier de ces vaillants ; il cria : Vive la France ! Et l'écho répondit : France, en avant, serrez vos rangs !
La voix du canon résonne, l'air, tout empoudré, frissonne : Serrez vos rangs, mes enfants ! C'est le cri de la mêlée et l'écho de la vallée répète : Serrez vos rangs ! On marche au pas gymnastique, la fièvre se communique par les yeux étincelants. On croise la baïonnette et chaque officier répète : En avant, serrez vos rangs ! On avance… La mitraille fait la part de la bataille, on enjambe les mourants. Gloire à celui qui succombe, dit le commandant qui tombe en criant : Serrez vos rangs ! Le commandant et le capitaine sont là, couchés dans la plaine ; il reste les lieutenants. Allons, dit l'un d'eux qui crie : Pour l'honneur et la patrie, avancez, serrez vos rangs !
Il fait un froid noir, mortel. Là-haut, scintillant autour de la lune d'argent, des myriades d'étoiles piquent le ciel comme des perles de glace. La bise souffle aiguë, implacable. Cette nuit, il gèlera à pierre fendre. Paris qui travaille, qui peine et qui souffre, s'endort dans un long frisson avec l'âpre angoisse du lendemain… Dans la rue, les sans-logis et les sans-feu refilent la triste comète… Ils marchent, juifs-errants de l'éternelle misère, ils marchent courbés sous le vent qui leur mord la chair, qui leur brûle les yeux. C'est le grand hiver ! Les prisons regorgent ; plus de lits dans les hôpitaux ; le fatal écriteau : Complet, s'étale lugubre, à la porte close de tous les asiles de nuit. La Seine elle-même est prise et sa muraille de glace ferme le dernier refuge aux désespérés.