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Les dictées issues des œuvres deMarcel Pagnol

10 dictées
Textes de Marcel Pagnol

Lili devint tout rouge, et courut brusquement vers ma mère, pour la décharger de ses paquets. Alors je ne posai plus de question. J'étais heureux parce que je savais qu'il m'avait menti : oui, il était venu m'attendre, dans la grisaille de la Noël, sous cette fine pluie froide dont les gouttes brillantes restaient accrochées à ses longs cils. Il était descendu des Bellons, mon petit frère des collines… Il était là depuis des heures, il y serait resté jusqu'à l'épaisseur de la nuit, avec l'espoir de voir paraître, au tournant de la route luisante, le capuchon pointu de son ami.

La petite sœur était un personnage plaisant, mais qui tenait, à mon avis, beaucoup plus de place que n'en méritait son faible volume. Elle criait quand on la coiffait, repoussait avec rage la bonne soupe, puis la réclamait en sanglotant, et soudain éclatait de rire. Elle prétendait se mêler à nos jeux mais fondait en larmes lorsque Paul, pour la distraire, montait sur la table, et faisait plonger sa poupée dans la lessiveuse, ou quand, pour jouer aux cachettes, on l'enfermait à clef dans un placard. Un jour même, pour plaisanter, je lui criai à travers la porte que nous avions perdu la clef, et Paul ajouta, consolant, que le serrurier viendrait la délivrer le lendemain. Elle poussa des cris si déchirants que j'ouvris aussitôt la porte.

Alors commencèrent les plus beaux jours de ma vie. La maison s'appelait La Bastide Neuve, mais elle était neuve depuis bien longtemps. C'était une ancienne ferme en ruine, restaurée trente ans plus tôt par un monsieur de la ville, qui vendait des toiles de tente, des serpillières et des balais. Mon père et mon oncle lui payaient un loyer de quatre-vingts francs par an (c'est-à-dire quatre louis d'or), que leurs femmes trouvaient un peu exagéré. Mais la maison avait l'air d'une villa et il y avait « l'eau à la pile », c'est-à-dire que l'audacieux marchand de balais avait fait construire une grande citerne, accolée au dos du bâtiment, aussi large et presque aussi haute que lui : il suffisait d'ouvrir un robinet de cuivre, placé au-dessus de l'évier, pour voir couler une eau limpide et fraîche.

Le cortège qui vient de passer vous a tous frappés de terreur : eh bien, sachez que j'en ai vu au moins cinquante, et plusieurs étaient composés d'une dizaine de chariots. Depuis deux jours, la contagion s'est répandue comme la foudre, et il a fallu rompre les fers de cinquante galériens, à qui l'on a promis la liberté pour leur faire ramasser les morts dans les rues. Trente-deux chirurgiens et seize médecins sont morts en trois jours. Maintenant, comme je ne suis pas sûr d'avoir évité la contagion, je vais m'enfermer pendant trois jours dans ma cave. Si par malheur le fléau m'a touché, laissez-moi mourir solitaire, et ne risquez pas la vie de tous pour me donner une sépulture : murez simplement la porte et le soupirail.

La mère et la tante, tout en tremblant à la pensée de ce qu'il aurait dit s'il avait su la vérité, se repentaient d'avoir lésiné sur les notes et se promettaient de faire mieux la prochaine fois. Elles n'y manquèrent pas, car le bulletin du second trimestre exigea des aménagements encore plus importants que celui du premier. De même que le fabricant clandestin de billets de cent francs s'avise un jour qu'il ne serait pas plus coupable s'il faisait des billets de mille, elles n'hésitèrent pas à transformer un six en seize et appliquèrent ce procédé d'une façon générale, d'autant plus facilement que presque toutes les notes étaient inférieures à la moyenne. Cependant, les deux femmes vivaient dans l'angoisse : une rencontre fortuite censeur-camionneur pouvait dévaster l'heureuse famille. Elles étaient ravagées par le remords, grand improvisateur de cauchemars.

Ces appréciations (selon la tante) prouvaient clairement que plusieurs professeurs l'avaient pris en grippe. Il y en avait cependant de moins cruelles : « Progrès nettement insuffisants ». Insuffisants, dit la tante, mais progrès tout de même ! Et toutes deux se délectèrent de : « Pourrait mieux faire ». Bien sûr, dit la mère, on peut toujours mieux faire. Ça, ce n'est pas une critique, au contraire ! S'ils avaient écrit : « Pourrait bien faire », ça signifierait qu'il ne fait pas bien. Tandis que : « Pourrait mieux faire », ça veut dire : il fait bien, et même très bien, mais il pourrait faire encore mieux ! Puis, elles discutèrent, comme l'aurait fait un conseil de classe, des notes qu'il convenait d'attribuer aux différentes activités du cher garçon.

Je fis au début de grands efforts pour participer à la conquête des Gaules. Cette guerre m'intéressait, à cause de Vercingétorix, notre Auvergnat national, et les victoires de César me mettaient la rage au cœur, car elles n'étaient dues qu'à des trahisons, à de la technique, et au matériel de guerre. Il avait des balistes, des catapultes, des onagres, des frondes, et les glaives des légionnaires étaient en fer forgé, tandis que mes ancêtres les Gaulois brandissaient de longues épées de bronze, qui se tordaient au premier coup : il fallait alors les redresser immédiatement, en appliquant le milieu de la lame sur le genou, et en tirant sur les deux extrémités : c'est pendant cette opération que les légionnaires poussaient leur glaive rigide dans l'ombilic de l'Arverne irréparablement embroché.

Ces pions, en général débonnaires, étaient sous les ordres de deux surveillants généraux qui aiguillonnaient leur zèle. Celui de l'internat, sous sa calotte grise, était sans cesse en croisière dans les couloirs, comme une canonnière sur un fleuve colonial, mais il surgissait dans la cour au moment même où sa présence était la moins souhaitable. Celui de l'externat, qui portait de longues moustaches cirées et pointues comme des aiguilles, avait deux yeux de verre, une voix glaciale, et des bottines à boutons. Il avait dû inventer le radar dès cette époque, car il repérait infailliblement les élèves mis à la porte des classes, et qui, pour lui échapper, tournaient autour d'un pilier de la galerie, comme font les écureuils à la vue d'un chasseur.

Enfin, pendant le repas, mon père me fit longuement ses dernières recommandations. Il affirma d'abord que, comme il fallait s'y attendre, la République avait supprimé le sinistre cachot, car il était allé prendre ses renseignements. Nous en fûmes tous bien aises, et surtout le petit Paul, qui avait tremblé pour moi. Mais il ajouta qu'il ne fallait pas croire, pour autant, qu'un lycée fût une pétaudière, et il insista particulièrement sur les « retenues », qui sont une espèce de condamnation aux travaux forcés, et qui font monter le rouge au front d'une famille. L'oncle Jules, au dessert, décrivit la peine suprême : une comparution devant le conseil de discipline d'où l'un de ses camarades était sorti vivant, mais déshonoré.

Des nuages violets passaient sur nos têtes, et la lumière bleuâtre baissait de minute en minute, comme celle d'une lampe qui meurt. Je n'avais pas peur, mais je sentais une inquiétude étrange, une angoisse profonde, animale. Les parfums de la colline (et surtout celui des lavandes) étaient devenus des odeurs et montaient du sol. Plusieurs lapins passèrent, aussi pressés que devant des chiens, puis des perdrix grandes ouvertes surgirent du vallon, et se posèrent à trente pas sur notre gauche, sous le surplomb de la barre grise. Alors, dans le silence solennel des collines, les pins immobiles se mirent à chanter. C'était un murmure lointain, une rumeur trop faible pour inquiéter les échos, mais frissonnante, continue, magique.

Dictées gratuites de Marcel Pagnol
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La petite sœur
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La bastide
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