Un beau soir, à table, entre la poire et le fromage, tous les convives étant en bonne humeur, le khan les contemple quelques instants, semble réfléchir et, trouvant sans doute ses voisins gras à point, il demande brusquement au général gouverneur : « Pourriez-vous faire couper la tête à tous ces gens-là ? » Cette question, posée avec un flegme asiatique, jette naturellement un froid dans l'animation du festin ; on frémit involontairement sous le regard d'acier de ce tyran captif. « Mon autorité, dit le gouverneur, ne va pas jusque-là. Pas jusque-là, répondit le khan, alors je vous plains ! » Et il reprend sa posture indolente de félin au repos. Ce qu'il fallait plaindre, ô khan, c'étaient vos anciens sujets. Ils devaient être à peu près aussi contents sous votre gouvernement que les chameaux conduits par les Kirghises que je vois passer sous ma fenêtre.
Le personnage le plus curieux d'Orenbourg est Khoudaïar, ex-khan de Khokand, qui est interné dans cette ville. Ce Néron minuscule avait inventé d'abattre dix-mille têtes en quelques jours pour mettre fin à la révolte de ses sujets. La Russie lui fait une pension viagère de quinze-mille francs. Il avait pour favorite une Italienne. Quand les Russes le firent prisonnier, elle tenta de le rejoindre, mais elle fut massacrée en route par une bande d'indigènes. Khoudaïar prétendait venger sa mort par une extermination générale, mais les Russes l'en empêchèrent. La servitude n'a rien adouci de sa férocité ; dans une fête que le gouverneur d'Orenbourg donna en son honneur, et pendant un concours de tir à la cible, un des concurrents ayant manqué le but, il s'écria : « Faites-le mourir ».
Chez les peuples où la femme tient son rang, l'enfant dès l'âge le plus tendre s'habitue à voir sa mère honorée et protégée ; la mère lui persuadera que plus il est fort, plus il doit être généreux envers le faible ; c'est ainsi que peu à peu elle adoucit la nature turbulente et cruelle de l'enfant, car, il n'en faut pas douter, c'est à l'influence de la femme que la civilisation doit son existence. La civilisation est faite de compassion, de tendresse et de délicatesse, on y voit prévaloir l'élégance et la grâce sur la vanité de la force qui réduit l'homme au rang des fauves. L'action de la femme y joue un rôle aussi prépondérant que celle de l'homme.