Voici le mois des dindons et de Saint-Martin. Honnête patron de la gourmandise, combien le jour de la fête n'éclaire-t-il pas d'indigestions ? Depuis l'évêque jusqu'au danseur, depuis le portier jusqu'au sénateur, tout le monde fait, le 11 novembre, ses dévotions à Saint-Martin. Le célèbre évêque de Tours coûte, chaque année, la vie à plus d'un million de dindes ; son culte est tellement aimable et facile que les sectaires de toute espèce lui offrent un holocauste emplumé : les incrédules, les philosophes eux-mêmes, ne croient s'engager à rien en se mettant un dindon sur la conscience en ce jour solennel, et la Providence, par un bienfait dont toute la gratitude doit être le prix, a eu soin de rendre le dindon meilleur qu'à toute autre époque de l'année.
On peut, en octobre, rouvrir les deux battants de la salle à manger. Chaque jour, les marchés sont garnis de marchands et d'acheteurs. Les poulets sont gras comme des moines ; le perdreau, le lièvre et la bécasse ont atteint l'âge viril. Le cuisinier aiguise ses couteaux et sent rallumer son ardeur. C'est l'époque de l'ouverture de la chasse. Le lapin, le lièvre et le perdreau ont recours à mille ruses pour se soustraire à l'impitoyable chasseur. La pomme et le timide et délicieux champignon viennent enjoliver nos entremets. Octobre est une transition, un intermédiaire entre les jouissances solides de l'hiver et les plaisirs du frugal été. Un amphitryon qui se respecte est revenu de la campagne dans les premiers jours de ce mois et a renouvelé connaissance avec l'élite de ses convives.
La découverte des pommes soufflées est assez récente. Le bon docteur Vulpiau, dit la chronique, déjeunait chaque matin au café. Un jour qu'il était très exceptionnellement de fort méchante humeur, on lui présenta des pommes de terre coupées à plat au lieu de pommes de terre coupées en tranches carrées. D'où colère du praticien grincheux, qui les refusa. Le cuisinier du café emporta donc les pommes de terre déjà froides. Mais, ne voulant pas qu'elles fussent perdues, il les jeta dans la friture bouillante, pour les servir à un autre client moins difficile. Quand il les retira de la poêle, il eut la bonne surprise de constater que la dernière opération les avait soufflées. La cuisine française venait de s'enrichir de la centième façon d'accommoder le légume cher à Parmentier.
Hier soir, un habitant du faubourg Saint-Cyprien se livrait au plaisir de la pêche, lorsqu'il s'aperçut qu'un gros poisson s'avançait vers lui. Il a voulu fuir, le poisson l'a poursuivi et, en s'élançant pour atteindre son adversaire, le poisson est en grande partie retombé sur le gravier. Là, cinq à six pêcheurs se sont précipités sur lui ; la lutte a été vive, l'un d'eux a eu le doigt presque emporté ; l'animal enfin a été forcé de céder à leurs efforts. C'était un esturgeon pesant trente-sept kilos ; lorsque le propriétaire riverain l'a réclamé, les pêcheurs ont soutenu qu'acquis à leurs risques et périls, il devait leur appartenir. La police est intervenue, le poisson a été transporté à la mairie où doivent être définitivement fixées les destinées futures de cet énorme poisson.