Les dictées issues des œuvres deNadejda Dourova
6 dictéesTextes de Nadejda Dourova
Pour chasser le sommeil qui me gagne, je descends de cheval et vais à pied ; mais je suis tant à bout de forces que j'ai hâte d'être à cheval à nouveau et me hisse péniblement sur ma selle. La soif me brûle les entrailles ; il n'y a de l'eau nulle part, excepté dans les fossés qui bordent la route ; j'ai encore une fois mis pied à terre et, avec la plus grande peine du monde, j'ai réussi à puiser tout au fond du fossé un peu d'une eau fétide, tiède et verdâtre ; j'en ai rempli une bouteille et, une fois remontée en selle avec ce trésor, je l'ai transportée encore pendant cinq verstes, tenant la bouteille devant moi sans trouver le courage ni de boire ni de jeter cette horreur.
Un jour d'enfer ! J'ai manqué devenir sourde sous le rugissement sauvage et incessant des deux artilleries. Les balles de fusil, qui sifflaient, piaulaient, chuintaient et pleuvaient sur nous comme de la grêle, n'attiraient sur elles aucune attention ! Nous avions bien d'autres sujets d'alarme ! Notre escadron est monté plusieurs fois à l'attaque, ce dont je me suis trouvée fort mécontente ; je n'ai pas de gants et mes mains sont si engourdies par la froideur du vent que je puis à peine plier les doigts ; quand nous attendons sur place, je rengaine mon sabre pour enfouir les mains dans les manches de mon manteau ; mais quand on nous donne l'ordre de monter à l'attaque, il faut à nouveau tirer l'arme et la brandir à main nue dans le vent et le froid.
La médiocrité de la cavalerie française m'était connue depuis longtemps, et je pouvais être certaine que, dans tout le détachement qui nous poursuivait, il n'était pas un cheval qui égalât Zelant en rapidité ; ainsi, tout en retenant ma monture, je suivais au grand galop mon escadron qui s'éloignait toujours ; j'entendais cependant, juste derrière moi, un martèlement de sabots et, entraînée par une involontaire curiosité, je ne pus faire autrement que jeter un regard en arrière : ma curiosité fut pleinement récompensée ; je vis, galopant derrière moi à seulement une archine de la croupe de mon cheval, trois ou quatre dragons ennemis qui s'efforçaient de m'allonger un coup de leur latte dans le dos.
En l'espace d'une seconde, mon demi-escadron avait tourné bride et galopait ventre à terre sur la grand-route ; je restais en arrière de tous. L'escadron galopait en désordre, en une masse compacte, par-dessus les buissons, les buttes et les fondrières ; Zelant, mon fougueux et arrogant destrier, brûlait de prendre le mors aux dents ; il avait la mauvaise habitude, quand il s'échauffait, de renverser la tête vers le ciel, et je me retrouvais devant un choix fort difficile à faire : ou bien lâcher la bride à Zelant et sur-le-champ tomber avec lui dans une fosse ou être précipitée en plein galop à travers un buisson, ou bien le retenir et être rattrapée par l'ennemi qui volait sur nos traces.
Plus de la moitié de notre valeureux régiment est tombée dans cette cruelle et funeste bataille. Plusieurs fois nous avons donné la charge, plusieurs fois nous avons délogé l'ennemi, et plus d'une fois, à notre tour, nous avons été forcés de battre en retraite. La mitraille pleuvait sur nous, les boulets nous taillaient en pièces, tandis que le sifflement perçant et infernal des balles me laissait complètement assourdie. Je ne puis les supporter ! Les boulets, c'est autre chose. Au moins rugissent-ils avec majesté, et avec eux le dénouement est-il toujours bref ! Après plusieurs heures de combat acharné, ce qui restait de notre régiment a reçu l'ordre de se replier à quelque distance pour reprendre souffle. Profitant de ce répit, je suis partie observer comment notre artillerie se tirait d'affaire.
Au contraire des innombrables admirateurs de Napoléon, j'ai l'audace de penser que pour un génie aussi grand que celui pour lequel on le tient, il est par trop sûr de sa chance et de ses facultés, trop crédule, trop imprudent, trop mal informé. Une fortune aveugle, un concours de circonstances, une noblesse opprimée et un peuple séduit ont pu l'aider à monter sur le trône ; mais quant à s'y maintenir, quant à l'occuper dignement, cela lui sera plus difficile. Sous l'hermine impériale, on verra bientôt se trahir le lieutenant d'artillerie auquel une fortune inouïe a fait perdre l'esprit.