« Les voilà ! » Ce singulier pluriel me fit un instant supposer que le chef de l'État allait apparaître avec mes Très Gracieux Souverains, alors en France. Quelle ne fut donc pas ma surprise de voir surgir, en fait de Gracieuses Majestés, deux individus mâles se dandinant sans grâce sur leur bicyclette, curieusement vêtus de boyaux et de maillots aux couleurs criardes, à peine culottés. On voulut bien m'expliquer que ces gens, faisant le tour de France à bicyclette, gagnaient Paris le plus vite possible par les voies les moins rapides. Ce qui me stupéfiait n'était pas tant la tenue négligée de ces messieurs, mais le fait que la circulation fût paralysée pour eux par les soins de la police. Pour eux et pour un cortège de camions appartenant à des firmes de pâtes ou d'apéritifs.
Il y a, au fond de beaucoup de Français, un Fangio qui sommeille et que réveille le simple contact du pied sur l'accélérateur. Le citoyen paisible qui vous a obligeamment invité à prendre place dans sa voiture peut se métamorphoser sous vos yeux en pilote démoniaque. Jérôme Charnelet, ce bon père de famille qui n'écraserait pas une mouche contre une vitre, est tout prêt à écraser un piéton au kilomètre pourvu qu'il se sente dans son droit. Au signal vert, il voit rouge. Rien ne l'arrête plus. Ce n'est qu'à bout de ressources, et après avoir subi une klaxonnade nourrie, qu'il consentira, de mauvaise grâce, à abandonner le milieu de la chaussée.
Le livre fourmille d'exemples décrivant des réussites comparables à celles de Charles Laffitte et de Benjamin Franklin, ces deux piliers de l'enseignement primaire sans lesquels on se demande de quoi seraient faits les livres des dictées courantes. Des garçons de courses qui deviennent des présidents de trusts. Des commis de pharmacie qui deviennent les propriétaires de holdings. Des profiteurs d'eau qui, comme Archimède, prennent des bains révélateurs. Des témoins vigilants qui, tel Newton, ne peuvent pas voir tomber une pomme sans traduire sa chute en une équation algébrique. Bref, toutes sortes de prédestinés qui comme Edison, l'homme-orchestre de l'invention, se réveillent brusquement avec un phonographe dans la tête. En définitive, j'ai éprouvé une si désespérante sensation d'impuissance que j'ai refermé ce livre de la réussite.
Quelquefois, je l'avoue, j'envie cet homme qui, dans les salons, sort de sa poche la clef de la situation internationale. Il a traversé sa journée dans le beurre ou dans les cuirs et peaux, mais il semble que, le soir venu, il réponde enfin à l'appel de sa vocation véritable : dominer le monde et ses problèmes. Le miracle est que tant de gens, qui redoutent dans la journée l'humeur d'un sous-chef de bureau, se sentent de taille, après dîner, à discuter très fermement avec le Kremlin. On dirait, en fait, qu'il leur suffit de quitter le bureau pour avoir la situation mondiale bien en main.
Comme je voudrais pouvoir me réveiller chaque matin avec une bonne idée dans la tête. Quelque chose de simple et dont l'univers a besoin, comme l'allumette ou l'essuie-glace. J'ai souvent rêvé d'être l'homme qui, un matin, en se rasant, apporte au monde des automobilistes aveuglés par la pluie l'essuie-glace automatique. Je dis « en se rasant », parce que c'est, paraît-il, en voyant son rasoir balayer la crème blanche que l'inventeur de l'essuie-glace y pensa quasi automatiquement. De même, l'idée de la moissonneuse mécanique est venue à Curys Mac Cormick pendant qu'on lui coupait les cheveux : association d'idées entre la tondeuse et la coupe du blé. Une différence considérable me sépare de ces génies qui trouvent la fortune en se rasant ou en allant chez le coiffeur. Moi, quand je me rase, je pense surtout à me raser !
J'ai toujours éprouvé une admiration sans bornes pour ces hommes qui l'été, à peine revêtus d'un pagne, évoluent avec un suprême détachement à travers les prairies et les champs. Il est vrai que ce sont le plus souvent les champs du cinéma. Non seulement tous ces Tarzans ne semblent aucunement importunés par les serpents, les limaces, les orties, les chardons ou les simples escargots sur quoi se pose mon pied maladroit, mais à la minute de leur choix les voici qui s'étendent et se prélassent dans le foin ou dans l'herbe pour dire à leur compagne des choses définitives. Il semble qu'une fée irrésistible écarte de leurs pas tous les insectes et les piquoirs qu'une sorcière glisse sous les miens.
Les rédacteurs en chef des grands journaux considèrent eux-mêmes d'un œil morne l'aventurier naïf qui croit les intéresser en allant remonter le cours de l'Amazone. Le grand reportage, naguère réservé à quelques célèbres privilégiés, est aujourd'hui le fait quotidien de milliers de voyageurs anonymes qui vont en douze heures, sans en parler, là où hier encore on se rendait en dix-huit jours pour l'écrire. Si l'on veut intéresser encore, il faut au moins un bathyscaphe ou une fusée. Le monsieur qui part sur une patinette pour le Népal a une petite chance de retenir l'attention du public, mais vous n'impressionnerez plus personne en déclarant que vous serez demain à Calcutta.
La preuve que je ne suis pas fait de la même fibre que les héros, je l'ai eue en voyant, dans un grand film, Mlle Katherine Hepburn descendre, en canotier d'institutrice anglaise, les rapides de la jungle africaine à travers les bancs d'hippopotames et d'alligators, et donner ses instructions à monsieur Humphrey Bogart pour confectionner une torpille avec un tube d'oxygène et quelques clous. Comme je voudrais être Mlle Hepburn pour pouvoir, au cœur de la forêt vierge, allumer une forge avec du charbon de bois et métamorphoser une boîte de conserves en pale d'hélice ! Mais je ne possède ni cette désinvolture avec laquelle les vedettes marchent à travers l'inextricable enchevêtrement des lianes, ni cette peau mithridatisée qui leur permet de se baigner impunément au milieu des raies venimeuses et des poissons survoltés.
Tous les locataires avaient entre eux un rapport commun : n'en avoir aucun. Quoique l'on parlât beaucoup de contacts humains ou de chaleur humaine, l'immeuble en question ne comportait aucun chauffage de cette sorte. Ses quatorze appartements étaient autant de territoires interdits, aussi difficiles à explorer qu'un village d'Indiens Jivaros en Amazonie. Les habitants vivaient bien au contact, mais, comme dans les communiqués de guerre, toujours sur le qui-vive, et prêts à refouler l'ennemi, même de l'intérieur. Il arrivait que l'assaillant fût à demi admis, après examen par l'œilleton guetteur, mais il ne dépassait pas l'entrée, voire la porte entrouverte. Au temps révolu de la clef sous le paillasson, avaient succédé la barre de fonte, la chaîne à double détente, le blindage, le code et l'interphone.
« Un jour que Périclès était en mer, survint une éclipse de soleil. Les matelots s'effrayèrent. Périclès mit tranquillement son manteau sur les yeux du pilote et lui demanda s'il voyait là quelque chose d'effrayant. Non, dit le pilote. Eh bien, répartit Périclès, ce qui te cache le soleil, c'est tout simplement un objet plus grand que mon manteau ». Des esprits chagrins souligneront peut-être la faiblesse d'un tel mot : c'est ce qui en fait la force. Avec moi, sans doute, le pilote n'aurait pas agi de la même façon. Furieux de me voir lui jeter un manteau sur les yeux, il m'aurait envoyé à la mer. Avec le grand homme, tout prend une autre allure. Et les mots tombent de ses lèvres comme autant de perles dans les mains des historiographes.
Le jardinier a tant d'ennemis ! Prenez, par exemple, le merle ; dans les livres, le merle semble avoir été fait pour chanter. Dans la réalité, il fait plutôt chanter le jardinier. On attend que les cerises soient mûres ; on se défend de les cueillir prématurément ; comme on va se régaler ! Mais elles ne sont pas assez grosses ; attendons… La nuit passe ; le merle aussi ; les cerises avec. Prenez maintenant le loir ; vous croyiez, comme moi, que le loir avait été fait pour dormir, ou pour permettre aux hommes de dire : j'ai dormi comme un loir. Non : un jardinier vous apprendra que le loir a été mis au monde pour attaquer les poires. Mais quand les poires sont au grenier, me direz-vous, ne sont-elles pas à l'abri des loirs ? Nenni ; car les loirs les attaquent dans les greniers.
La France est un pays d'inventeurs. À travers les siècles, derrière les maréchaux de la découverte, à l'ombre des Lavoisier et des Jacquard, œuvre l'armée des petits inventeurs, ceux du tire-bouchon et de l'ouvre-boîte. Ces petits sont à la pointe d'un art essentiellement français : le bricolage. J'aime la philosophie du bricolage : on sait qu'il s'agit généralement de construire avec autant d'acharnement que de pièces détachées, des objets que l'on trouve tout faits et à meilleur compte dans le commerce. Une chose me dérange : le bruit qu'il engendre. Dans chaque maison, le dimanche matin, un bricoleur se met à taper sur quelque chose de particulièrement résistant, et cisaille mon sommeil en rognant, sciant, vissant, chantournant, taraudant, rabotant…
Mon oncle, ancien professeur de langues vivantes, s'était mis sur le tard à fabriquer des verbes irréguliers. Son usine fonctionnait jour et nuit, la maison tout entière résonnait du rythme saccadé de ses conjugaisons, et ses enfants devaient, sous peine de punitions diverses (verbes à copier, entre autres), répéter à heures fixes avec lui des mots étranges autant qu'étrangers : bing, bang, boungen ; ring, rang, rangen… Ces termes tout neufs n'étaient guère, à vrai dire, plus extravagants que les usagés. Mais, un soir, les enfants, trouvant sans doute que le procédé n'était plus du tout régulier, se révoltèrent. Le scandale éclata et, en même temps que l'ex-magister était soumis à une surveillance spéciale, on confisqua l'épais traité de grammaire révolutionnaire qu'il avait élaboré.