Pluche alla réveiller Pestoun, son fils aîné, qui demeurait par là. C'était un bel ours de deux ans. Tu as un frère et une sœur, lui annonça-t-elle ; ils sont petits, si petits que je ne peux, à la fois, les surveiller, aller aux provisions et les conduire à l'école buissonnière. Pouf ? Tu sais quel père il fait. Toujours à courir les bois, sans plus se soucier de sa famille que d'une branche pourrie. J'ai besoin d'une nourrice sèche pour m'aider à élever les petits. Alors, j'ai pensé à toi. Tu es en âge de mener l'existence indépendante d'un jeune célibataire, c'est vrai ; mais un ou deux ans de vie de famille ne te feront pas de mal, crois-moi.
La forêt reprend souffle après son sommeil hivernal. Cou-cou, Cou-cou ! Le coucou annonce le printemps à tous les échos. Un museau étonné, deux petits yeux clignotants, se montrent sous une énorme racine. Une grosse patte surgit d'un trou. Ho ! Hisse ! C'est Pluche l'ourse brune qui sort de sa tanière. Cinq mois qu'elle n'a pas vu la lumière du jour ! Cinq mois sans manger ! Cinq mois passés sous la terre à dormir et à se raconter des histoires d'ours ! Le soleil l'aveugle. L'air l'étourdit. Elle bâille. Elle s'étire. Elle flaire les aiguilles de pin tombées à l'automne et la mousse toute nouvelle. Puis elle examine sa fourrure emmêlée, salie, poissée.
Morcelée, bouleversée, hérissée de glaçons fantastiques, la banquise semblait, au soleil couchant, la ruine d'un immense palais d'émeraude et de rubis. Exténués, les phoques s'endormirent sur un radeau de glace, qui vogua doucement toute la nuit. Quand ils se réveillèrent, le soleil, voilé de nuages, portait l'auréole féerique d'un double halo ; une île splendide se dressait devant eux, au milieu d'un lac d'eau libre. À cette vue, Scaf et ses cousins lancèrent une clameur de joie, les vieux phoques à favoris grognèrent de plaisir, les mamans soupirèrent de bonheur en poussant leurs petits à l'eau, et toute la troupe fit le tour de l'île dans un brouhaha assourdissant.
Plouf sort prudemment de sa cachette et, patti-pattaud, se dirige vers l'étang. Hélas ! La même voix affreuse retentit derrière lui : « Où, où, où ». Le chien est à ses trousses. Plouf oublie qu'il n'est pas sur l'eau, il veut plonger et se heurte à la terre dure. Le chien n'est plus qu'à deux pas de lui. Alors, un miracle se produit. Les ailes de Plouf s'étendent d'elles-mêmes. Il se met à les agiter de toutes ses forces. Ses pattes ne touchent plus terre. Le voilà qui s'envole ! Ô merveille ! Il s'élève, il s'élève au-dessus de la prairie et le voici au-dessus de l'étang.
Il y avait une fois une troupe de phoques qui vivaient heureux : il y en avait des jeunes, il y en avait des vieux. Il y avait des petits phoques de quinze jours, encore tout couverts de laine blanche frisottée, qui ne savaient que téter et manger de la neige. Il y avait de vieux phoques bedonnants, à triple menton et à favoris, qui avaient toujours l'air de dormir. Il y avait des mamans phoques qui s'occupaient de leurs petits, des papas, des oncles, des tantes, des grand-mères et des arrière-grands-pères phoques. Il y avait enfin une foule de jeunes gens et de demoiselles phoques de deux, de trois et de quatre ans, au pelage gris bleuté.
Les ancêtres de ces phoques avaient régné sur sept mers et deux océans. Avec l'âge, leur dos s'ornait de taches de poils sombres en forme de harpe. Cette marque de noblesse leur valait la considération des petits phoques vulgaires et l'estime des phoques barbus et même des phoques bleus. Leur chef s'appelait Dag. Il était le plus vieux, le plus velu, le plus gros et le plus sage de la tribu. En cas de danger, c'était lui qui jetait l'aboi d'alarme, d'une voix enrouée. Il apaisait les discordes, donnait des conseils aux jeunes mamans et nageait en tête du troupeau dans les grandes occasions.
Plouf avance gravement, en tournant la tête à droite et à gauche. Il s'arrête clopin-clopant, il arrive à un champ de seigle. Il croit que ce sont les roseaux de la terre, et s'y cache pour se reposer. Sa tête tombe de fatigue, ses yeux se ferment déjà, quand il entend soudain un grognement sourd, et, là-dessus, un effroyable « où, où, où ». À travers les tiges, Plouf aperçoit vaguement un grand corps sans ailes, une énorme tête sans bec, quatre pattes et une drôle de queue. C'est un chien. Plouf n'en mène pas large. Il donnerait bien toutes les limaces de la terre pour être chez lui, dans sa mare.
Pour la centième fois au moins, Bourru démêle ses pattes quand une senteur âcre vient le tirer de sa charmante occupation et le conduire, par le bout du nez, droit à une fourmilière : une fourmilière énorme, un vrai rêve d'ours. Bourru contemple avec curiosité le va-et-vient vertigineux des insectes. Ses yeux brillent de scélératesse. Il lèche longuement sa patte jusqu'au coude et, quand elle est toute gluante de salive, il l'enfonce au beau milieu de la fourmilière. Dévastation ! La cité des fourmis : rues, maisons, pouponnières, tout est détruit en un instant. Et Bourru ramène sa grosse patte chargée d'une multitude de fourmis rouges et d'œufs minuscules qu'il enfourne en quatre coups de langue.
C'est l'étang. Alors, Plouf oublie le jeu de cache-cache, les recommandations de Plumette, tout. Il n'a qu'une idée : nager jusqu'au bout de l'étang. La traversée est vite faite. Il sort de l'eau, secoue ses plumes et n'en croit pas ses yeux : devant lui, une grande prairie et, aussi loin qu'on puisse voir, des champs, des bois, des collines. Jamais il n'aurait cru la terre si grande ! Il avance gravement, en tournant la tête à droite et à gauche. Il s'arrête pour goûter une herbe, gobe une limace en passant, fait la chasse aux sauterelles. Tout lui paraît excellent. On peut vivre aussi sur la terre, pense-t-il. Dommage qu'elle soit si dure.
Plongée dans le torrent jusqu'aux reins, Pluche semble épier quelque chose à travers le courant. Et soudain, toc, d'un coup de patte habile, elle projette sur la rive, au milieu d'une gerbe d'eau, une truite brillante comme l'éclair. Polka, rassasiée, ne mange plus qu'un petit poisson de-ci de-là. Elle met les autres en tas, tandis que Pestoun lui explique une vieille recette de la gastronomie oursine : « Prenez des truites bien fraîches. Assommez-les. Creusez un trou. Mettez-les dedans. Recouvrez avec de l'herbe, de la terre et des cailloux. Laissez-les mariner jusqu'à ce qu'elles soient pourries à point. Mangez. C'est exquis. »
Froux bondit dans une autre direction, croise un mulot, revient sur ses pas, rencontre un faisan, fait trois culbutes et disparaît dans les bois. La nuit est venue. Froux écoute, les oreilles pointées vers la vallée. Qui chuchote là-bas ? C'est le ruisseau. Cette note de flûte ? C'est un crapaud qui chante. Ce petit cri ? Une chauve-souris qui chasse les papillons de nuit. Bon ! Tout cela est rassurant… Les chiens dorment, les lumières du village sont éteintes… Froux mon ami, tu peux descendre. Il dévale la pente du bois, traverse les prés et pénètre jusqu'aux potagers. Puis, avec des ruses de voleur, il va de jardin en jardin dévorer les légumes, les plus beaux et les plus tendres, le gourmand !
Plouf et Clop sont les deux plus fameux nageurs de la bande. Joueurs, fureteurs ! Premiers partis et derniers rentrés, ils sont inséparables. Plumette a toutes les peines du monde à les retenir sur la mare. Un jour de juillet, tandis que leurs frères se reposent à l'ombre, les deux amis jouent à cache-cache dans les joncs. Plouf y prend tant de plaisir qu'il n'entend même pas la voix de Clop qui l'appelle : « Pas si loin, pas si loin, je n'en peux plus, reviens » Il avance, il avance, et, tout à coup, il s'arrête, ébloui. De l'eau, une immense étendue d'eau ! C'est l'étang, le vrai, le grand étang.
Froux fait un bond sur l'herbe, s'assied sur son derrière, dresse les oreilles, lisse ses moustaches, et contemple d'un œil de propriétaire les potagers de la vallée. « Allons tout va bien, se dit-il, mes carottes poussent, mon persil frise et mes choux prennent du ventre ; j'ai bien envie d'aller y goûter… Oh ! Mais là, pas de folies ! Il fait encore trop clair pour s'approcher des maisons. Voyons ailleurs… » Une culbute, quatre bonds : le voilà grimpé sur le plateau. Froux couche ses oreilles sur son dos et file ventre à terre jusqu'aux coteaux qui bornent l'horizon. Il s'arrête brusquement, gratte la terre, arrache une betterave et la croque à belles dents.
Près du bois il y a un jardin. Dans ce jardin, il y a une maison : c'est la maison de Poulerousse. Dans la cuisine et dans la chambre, tout est propre et bien rangé. Poulerousse est une bonne ménagère : pas un grain de poussière sur les meubles, des fleurs dans les vases et aux fenêtres des jolis rideaux bien repassés. C'est un plaisir d'aller chez elle. Son amie la tourterelle vient la voir tous les jours. Elle frappe doucement à la porte. Les deux amies s'embrassent. Elles ont beaucoup de choses à se dire. Elles s'assoient l'une face à l'autre. Elles boivent un tout petit verre de vin sucré, croquent des gâteaux secs.
De nouveau, la vipère s'élance. Crac ! Sa tête s'écrase sous les dents aiguës du hérisson. Quipic est tout essoufflé de son combat. Mais, peu à peu, sa face se déride, son nez s'allonge, ses piquants s'aplatissent. Il reprend son air doux et confiant. Tout fier de sa victoire, il se régale longtemps des restes de la vipère. Puis, jusqu'à midi, il furète dans le bois. Tout y est calme. Tout y est sûr. Et il y a tant de choses nouvelles à voir, à sentir, à entendre et à manger, que Quipic n'a pas envie de dormir. Oui, oui, c'est très beau ici. Seulement, Maman Écharde embrasse tendrement ses enfants avant qu'ils ne s'endorment.
À part quelques bousiers, il n'y a là rien d'intéressant. Voyons plus loin. C'est drôle comme ça grimpe ! Il va atteindre la lisière d'un bois quand, nom d'un piquant, une vipère ! Elle se tortille tout près de lui. Elle dresse sa tête plate, tire sa langue fourchue, et lance des sssss sssss furieux. C'est la première vipère de Quipic. Le goût du combat s'éveille en lui. II hérisse ses piquants, rabat son casque épineux et se jette sur l'ennemie. Ssss. La vipère le mord à la lèvre. Quipic lèche sa blessure et attaque de nouveau en grognant. Sssss, mon venin tue, siffle la vipère. Je te tuerai. Et ses crochets empoisonnés s'enfoncent une seconde fois dans la gueule de Quipic. Il n'a pas peur.
Dans les premiers temps de leur existence, les petits écureuils ne connaissaient que leur grand arbre. Ils sautillaient gaiement sur ses branches et s'exerçaient à ronger les pommes de pin. Au commencement, cela n'allait pas tout seul. Ce n'est pas si facile que ça de ronger un cône, bien proprement, tout autour, de haut en bas, sans laisser une seule graine ! Panache était le moins patient. Il retirait une ou deux graines et jetait sa pomme de pin par terre. Si bien qu'une fois, maman Rouquette lui tira les oreilles pour lui apprendre à respecter les dons du ciel. Cependant, Panache lui-même finit par apprendre l'art de ronger les cônes.
Des mouches, des libellules ? Mais alors ? Les petits martins-pêcheurs sont nés ! Dame, on ne nourrit pas des bébés avec du poisson. Et il faut même préparer les libellules, les mouches et les moustiques. Martin leur arrache les ailes, qui risqueraient d'étouffer ses petits. Ils dorment dans un berceau d'arêtes au doux parfum de poisson, les huit petits martins-pêcheurs. Ils passent leurs premiers jours sous la terre, rampant comme des vers. Ils sont laids, hérissés de piquants noirs. Mais bientôt, ils sortiront de leur nid obscur. Ils verront la lumière du jour, ils entendront la chanson du ruisseau. Et quand ils sauront pêcher et voler, ils quitteront leurs parents pour vivre librement entre le ciel et l'eau moins bleus que leurs ailes.
Panache, Follet, Lutin et Flamme adoraient leur arbre. Il ressemblait à une grande ville. Sous son écorce, vivaient des milliers de petites bestioles. Un peu plus bas que la famille Quick, il y avait un nid de pic creusé dans le bois. Toute la journée, le pic frappait de son bec l'écorce de l'arbre, et toute la journée, on entendait son « toc toc ». Souvent des étrangers venaient visiter l'arbre : des oiseaux, des papillons multicolores, et parfois, vers le soir, une grande chouette aux yeux ronds. Ils restaient un moment, puis repartaient. Au pied de l'arbre, deux lapins de garenne avaient creusé un terrier. Dans la forêt, il y avait des centaines d'arbres comme celui-là, mais les petits écureuils étaient persuadés que le leur était le plus beau.