Il fonça dans la rue encombrée, en parcourut trois autres et parvint à la boutique que tenait son beau-frère. C'était un bazar plein d'articles étrangers les plus variés, lanternes, biscuits et conserves dans des boîtes de métal, vêtements tricotés de toutes les couleurs, plumes et crayons, de la vaisselle, et des chromos encadrés représentant de grasses femmes blanches avec des yeux bleus et ronds. Habituellement, Lao Er n'avait jamais assez de temps pour examiner tous les objets enfermés dans les casiers vitrés, mais, ce jour-là, il traversa le magasin et se dirigea directement vers la cour intérieure où logeait sa sœur, et les deux commis, qui le connaissaient, le laissèrent passer sans mot dire.
Les barbares ont dépouillé les plafonds des revêtements d'or et volé les statues en or des autels ; ils ont arraché les pierres précieuses des trônes impériaux et emporté les paravents sertis de joyaux. Ils ont brisé en mille morceaux les fines porcelaines ; seules quelques rares pièces ont été dérobées intactes par des voleurs conscients de leur prix. Les bibelots de jade ont été également brisés ou volés. De tous nos trésors si précieux, patrimoine de nos ancêtres impériaux, une dixième partie a été épargnée, mais pour tomber aux mains des voleurs ; les barbares ont mis le reste en pièces et détruit pour la joie de détruire. Pour finir, ils ont incendié le palais.
Parmi les trésors qui l'absorbaient le plus était la bibliothèque que l'ancêtre Ch'ien-Lung lui-même avait fait constituer avec les œuvres littéraires produites depuis quatre-mille ans. Tseu-hi n'avait encore jamais vu ces manuscrits précieux, car ceux de la Ville interdite étaient enfermés dans le palais de la Gloire littéraire, et on ne les sortait qu'une fois par an, à la fête des Classiques, lorsque les plus savants entre tous les savants devaient lire et commenter des passages pour l'empereur. En effet, depuis que le premier empereur, mille-huit-cents ans auparavant, avait brûlé les manuscrits et enterré vivants les lettrés pour anéantir la culture ancienne et régner sans égal, la tâche des érudits consistait à sauvegarder le patrimoine littéraire en enseignant le respect qui lui était dû aussi bien par l'empereur que par tous ses sujets.
Alors commença pour elle une existence paisible et agréable. Elle dormait tard, se levait quand elle le désirait, et jouissait à l'avance des agréables journées, vides d'obligations, qu'elle occupait à sa guise. Après toutes ces années où, dès le réveil, elle ployait sous les soucis du gouvernement, elle pouvait maintenant ne penser qu'à ses pivoines. Dans la plus grande de ses cours, elle avait fait installer une colline artificielle toute couverte de fleurs. Les jeunes feuilles commençaient à pousser et l'on voyait déjà s'ouvrir des bourgeons roses, cramoisis, ou d'un blanc pur. Chaque matin, des centaines de fleurs nouvelles attendaient sa visite, et l'impératrice marquait bien plus d'empressement pour aller voir ses plantations qu'autrefois pour se rendre à la salle du Trône.
Restée seule, l'impératrice s'assit près de son fils et réfléchit à sa vie et à sa mort. Elle ne pouvait pas encore pleurer. Elle pensa d'abord à elle-même, qui possédait de nouveau le pouvoir absolu. Seule et supérieure à tous, femme et plus que femme, plus puissante qu'aucun homme avant elle, mais terriblement solitaire, elle contempla le visage du fils qu'elle avait porté, ce beau visage jeune, fier et calme dans la mort. Elle retrouva en lui le petit garçon, l'enfant qu'elle avait adoré. Alors des larmes brûlantes gonflèrent ses paupières, et son cœur, enfin touché, se mit à palpiter comme un vrai cœur de chair. Elle sanglotait, les larmes coulaient sur ses joues et tombaient sur le couvre-pied de satin.
Les furieux rongements d'estomac qu'il avait ressentis au début étaient maintenant passés et il lui arrivait d'extraire un peu de terre en un certain point d'un de ses champs et de la donner à manger aux enfants. Cette terre, on l'avait mangée pendant quelques jours, délayée dans de l'eau. La terre déesse de miséricorde divine, comme on l'appelait, à cause de sa légère qualité nutritive, quoique en fin de compte elle n'entretînt pas la vie ; mais réduite en bouillie, elle soulageait momentanément la faim des enfants et mettait quelque chose dans leurs ventres distendus et vides. Il eut la constance de ne pas toucher aux quelques haricots qu'O-len tenait encore dans ses mains, et il éprouva un vague réconfort à l'entendre les croquer, un par un, à de longs intervalles.
Ainsi les printemps se succédaient, et à mesure que les années passaient, il les sentait venir de plus en plus vaguement. Mais pourtant une chose lui restait : son amour pour sa terre. Il l'avait quittée pour établir sa demeure dans une ville, et il était riche. Mais il restait enraciné dans sa terre, et bien qu'il l'oubliât pendant de nombreux mois d'affilée, chaque année à la venue du printemps, il éprouvait le besoin de se rendre à sa terre, et il y allait. Parfois, il amenait un domestique et son lit et il couchait de nouveau dans la vieille masure. Réveillé à l'aurore, il sortait et de ses mains tremblotantes cueillait une baguette de saule en bourgeon et un rameau de pêcher fleuri qu'il tenait tout le jour à la main.