L'an 2000 approchait. Nous en étions incrédules, qu'il nous soit donné à nous de connaître cela. On trouvait dommage que des gens meurent avant. On n'imaginait pas qu'il puisse se passer normalement, un « bug » informatique était annoncé, un dérèglement planétaire, une espèce de trou noir précurseur de la fin du monde, d'un retour à la sauvagerie des instincts. Le vingtième siècle se fermait derrière nous à coups de bilans, tout était répertorié, classé, évalué, les découvertes, les œuvres littéraires, artistiques, les guerres, les idéologies, comme s'il fallait rentrer dans le vingt-et-unième siècle avec une mémoire blanche. Une sorte de temps solennel et accusateur nous surplombait et nous dépouillait de nos propres souvenirs, de ce qui n'avait jamais été pour nous cette totalité, « le siècle », mais seulement un glissement d'années, plus ou moins saillantes selon les modifications de notre vie.