Sa toute première chambre noire, elle l’avait installée dans un placard qui sentait le parfum aux arômes de frangipanier de sa mère et les bottes de pêche encroûtées de sel de son beau-père. Elle avait calfeutré toutes les fentes à l’aide de bourrelets isolants et de ruban de masquage, afin qu’il n’y ait plus le moindre interstice : un rai de lumière aussi fin qu’un cheveu suffisait à voiler un négatif. La passion qu’elle vouait aux vieilles pellicules oubliées s’était encore accrue depuis l’apparition des images numériques. Elle adorait cette sensation d’ouvrir une porte sur le passé, d’être la première à découvrir ce qui se cachait derrière ces images retrouvées. Quand elle travaillait sur d’anciennes pellicules ou bobines, il lui arrivait souvent d’imaginer la personne qui avait pris le temps de sortir son appareil ou sa caméra pour capturer tel instant fugace, telle pose plus travaillée.